Où Félix comprend que les idées se soucient peut-être moins de l’identité de ceux qui les pensent que des lieux où elles peuvent poursuivre leur chemin. À mesure que le fleuve atteint l’estuaire et mêle ses eaux à celles venues d’ailleurs, il éprouve de la même façon l’afflux des pensées, chargées de leurs passages antérieurs, se déposant en lui, se mêlant les unes aux autres et transformant insensiblement celui qui croyait encore simplement les lire.
Carnet de Félix
— D’après notre propre maître, les idées ne feraient pas la différence entre eux et nous...
Je voudrais savoir qui est ce maître dont parlent les perroquets… La première fois, j’ai cru que savoir cela réglerait une partie du problème. Trouver le maître, établir la filiation, reconstruire l’origine. Mais je comprends maintenant que la phrase détruit précisément la hiérarchie que ma méthode voudrait rétablir.
Nous accordons énormément d’importance à l’identité de celui qui pense. Maître, disciple, professeur, enfant, écrivain, malade, savant, perroquet. Nous classons presque immédiatement les paroles selon celui qui les prononce et nous décidons ensuite du poids qu’elles doivent recevoir. Une idée, si j’accepte un instant la fiction qu’ils me proposent, serait beaucoup moins impressionnée par ces titres.
Ce qui importerait pour elle serait de pouvoir continuer. Elle pourrait échouer chez un maître et prospérer chez son élève. Elle pourrait demeurer presque inerte pendant des siècles dans un livre avant de rencontrer un lecteur chez lequel quelque chose recommence.
Elle pourrait être formulée maladroitement par quelqu’un qui n’en mesure pas la portée, puis développée beaucoup plus tard par quelqu’un qui ignore jusqu’à l’endroit d’où elle lui est venue. Et celui que l’histoire retiendra comme son auteur pourrait n’avoir été que l’un des endroits particulièrement féconds de son passage. Je regarde alors les carnets étalés devant moi et je ne sais plus très bien ce que signifie devant moi.
Le fleuve a atteint l’estuaire.
Il n’a presque plus de pente. Son eau s’étale sous un ciel immense et les mouvements y deviennent si lents que de petites îles de limon peuvent apparaître puis disparaître entre deux saisons; les roseaux s’avancent dans les bras morts, des oiseaux marchent dans quelques centimètres d’eau sur des vasières qui seront submergées quelques heures plus tard, la marée remonte à contre-courant et introduit jusque très loin dans les terres le goût du sel. Ce qui descend de la montagne rencontre maintenant ce qui vient de l’océan, et aucune ligne visible ne permet de décider exactement où l’un commence et où l’autre finit.
Je sens cette eau jusque dans mes jambes. La lenteur n’est pas l’immobilité. Tout ce qui paraît dormir continue de circuler. Les limons transportés depuis des montagnes que personne ici ne peut voir se déposent autour de mes pieds; des fragments arrachés à des parois depuis longtemps effondrées passent lentement dans une eau devenue trouble; des graines venues d’affluents dont j’ignore le nom dérivent jusqu’à une rive où elles pourront peut-être germer. Ce qui arrive dans l’estuaire porte avec soi des paysages qu’il ne ressemble plus du tout à ce qu’ils étaient, et pourtant ils sont là. Les pensées arrivent de la même manière. En nombre.
Certaines encore rapides, presque violentes, comme si elles avaient conservé la pente des ravins où elles sont nées; d’autres déjà lentes, chargées de tout ce qu’elles ont traversé; certaines disparaissent dans un bras secondaire et je les crois perdues avant de les retrouver plusieurs jours plus tard, plus loin, mêlées à une autre; d’autres encore déposent quelque chose puis repartent, et il reste dans ma mémoire une couche si fine que je ne m’aperçois de sa présence qu’au moment où une pensée suivante vient s’y déposer à son tour. Je ne me suis aperçu de rien lorsque le voyage a commencé.


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