mercredi 9 septembre 2026

(205) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune


" Le monde était d’ailleurs, de son côté, tout préparé à aller vers eux. Il en était encore à les considérer comme des gens chez qui n’allait personne de la société mais qui n’en éprouvent aucun regret."

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, 
Sodome et Gomorrhe, nrf, édition 1919 tome 10 



Où Félix, poursuivant son voyage dans les carnets, comprend que les pensées ressemblent au fleuve qui disparaît sous la montagne pour reparaître ailleurs, enrichi et transformé par ce qu’il a traversé. Il en vient ainsi à soupçonner qu’une idée n’appartient jamais tout à fait à celui par qui elle passe: elle se développe grâce à lui, mais le transforme aussi, de sorte que chacun n’en est ni l’auteur absolu ni le simple dépositaire.

 

Carnet de Félix 

Je comprends maintenant pourquoi la remarque du perroquet à propos des pensées, me fait sourire chaque fois que je la relis:

— Il est probable que c’est un risque qu’elles sont obligées de prendre...

Le renversement est presque insolent. Nous avons tellement pris l’habitude de considérer le risque depuis notre propre rive. Nous craignons de nous tromper, de mal comprendre, de trahir une idée, de manquer ce que quelqu’un voulait dire. Mais si je renverse un instant la perspective, comme ces cartes anciennes où l’on plaçait parfois le sud en haut sans que le monde lui-même en souffrît, c’est l’idée qui prend un risque en entrant chez nous.

Elle se risque à se confronter à moi... ou Lucian... ou encore Igniatius... l’Enfant Lune, Don Carotte et, pourquoi pas, les perroquets eux-mêmes.

Elle affronte notre mémoire infidèle, notre besoin de conclure, nos simplifications, nos métaphores, nos erreurs de lecture, les mots dont nous disposons et ceux qui nous manquent. Elle affronte même notre désir de nous l’approprier en déclarant aussitôt: « J’ai une idée », comme si le simple fait qu’elle apparaisse dans notre esprit suffisait à établir un titre de propriété.

Cette expression m’inquiète de plus en plus: «Ma pensée» ou «Son idée».

Nous employons ces possessifs avec une telle facilité qu’ils finissent presque inévitablement par produire une origine. Puisque l’idée est mienne, je dois l’avoir créée; puisqu’elle apparaît chez lui, elle doit commencer en lui. Notre grammaire glisse doucement de la présence à la possession, puis de la possession à l’auteur, et bientôt nous ne nous demandons même plus si les trois sont réellement identiques.

Pourtant, dire « j’ai une idée » pourrait être aussi ambigu que dire « j’ai reçu une visite ». Dans le premier cas, nous entendons spontanément la possession; dans le second, l’événement. Peut-être faudrait-il conserver les deux. Quelque chose m’arrive, et ce qui m’arrive ne demeure pas extérieur à moi puisque, en le recevant, je le transforme et qu’il me transforme à son tour.

Alors je pense de nouveau aux perroquets. D’où viennent-ils?

Je pourrais reprendre chaque carnet, rechercher la première apparition, établir une chronologie, essayer de découvrir qui de nous… â travers nos cahiers, lettres, carnets ou dessins…  a pu transmettre l’oiseau aux trois autres, mais cette méthode suppose encore que la transmission ait nécessairement suivi une route visible, comme si tout fleuve devait avoir son cours marqué en bleu sur une carte avant de pouvoir parvenir jusqu’à la mer.

Et si leur apparition avait été presque simultanée?

Je ne veux pas dire miraculeuse. Je me méfie suffisamment des miracles lorsqu’ils servent seulement à donner un nom à ce que nous n’avons pas compris. Mais serait-il absolument inconcevable qu’une même forme apparaisse presque au même moment dans plusieurs esprits parce que quelque chose, sans appartenir pleinement à aucun d’eux, trouvait chez chacun un endroit où prendre corps?

Les perroquets seraient alors moins des personnages transmis qu’une convergence. Ils seraient comme une idée qui aurait trouvé plusieurs branches sur lesquelles se poser. Ou peut-être une ombre portée. Mais l’ombre de quoi?

Je cherche la présence qui pourrait se tenir hors du dessin et dont les oiseaux ne seraient que la projection, puis je me demande aussitôt si je ne pourrais pas renverser encore cette proposition: non plus une ombre, mais une lumière portée par quelque présence invisible, si tant est qu’une lumière puisse être portée comme une ombre, et je souris de la contradiction avant de m’apercevoir qu’elle ne me paraît pas tout à fait contradictoire dans les pages que j’ai devant moi.

Il existe des choses dont nous ne voyons pas la source mais seulement ce qu’elles rendent visible. Peut-être les perroquets appartiennent-ils à cette catégorie. Je n’en sais rien. Et il est important que je n’en sache rien. Car je retrouve alors la dernière phrase de leur conversation:

— D’après notre propre maître, les idées ne feraient pas la différence entre lui et nous...






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