samedi 10 octobre 2026

(238) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

   

« Peine perdue que de vouloir retenir ce qui se défait: tout conspire à l’effacement. Non pas qu’il faille s’y résoudre par dépit, mais comprendre que c’est là une manière d’être au monde, la seule peut-être, qui nous déleste du poids des attaches et nous laisse entrevoir, dans le recul, une clarté sans nom. Ce que tu renonces à saisir cesse aussitôt de t’enserrer. Ainsi, peu à peu, tu apprends que la perte est la forme véritable du salut.»
 
Louis René des Forêts, Ostinato 
 
 
 

Où l’âne arboricole, silencieux, observe les humains prisonniers de leur ombre, qu’ils confondent avec leur identité. Lui y voit plutôt un attachement au connu, dont il faudra un jour se libérer. Depuis son arbre, il pressent qu’en posant enfin le sabot au sol, tout pour lui pourrait changer.

 

 
L'âne, l'air de rien entend tout. Il ne dit rien mais secrètement n'en pense pas moins.
– Ces êtres venus d’ailleurs sont bizarres… Quelle agitation pour des animaux jacassants à deux pattes incapables de voler… Il est fascinant de constater à quel point leur conception de l’ombre est piégée dans une dualité archaïque. Pour eux, l'ombre n'est que le reflet du sujet. Un prolongement d’eux même. Mais l’ombre… l’ombre véritable… n'est ni trace ni absence. Ce pourrait être une "mémoire incarnée".
Cet étrange chevalier gesticulant et son complice sentent confusément ce que la phénoménologie aurait pu leur enseigner. Savent-ils qu’être, c'est aussi porter son propre négatif? Ils restent prisonniers d’un drame. Leurs paroles sont pleines de terreur face à la perte. Comme si l'existence se dissolvait dans l'oubli d’une forme.
Mystification. L'ombre n’est pas identité. Elle est attachement. Elle est lourdeur. Un lien, oui, mais un lien au connu. Un connu visible, bien défini. Ces créatures humaines s’enchaînent à leur propre reflet dans le monde. Pour elles, perdre leur ombre, c’est perdre leur nom. Comme si l'existence devait nécessairement laisser une marque…
Pauvres humains. Ils n'ont jamais appris la leçon du Tao: ce que tu perds te libère. Ce que tu laisses derrière toi devient ce qui te sauve.
Mais peut-on demander à un chevalier errant de comprendre cela? L’errance humaine n'est pas un chemin vers l’effacement. Elle est un refus de se détacher.
Je mâche et j’observe en silence. Connaissent-ils ma présence? Je contemple leur tragédie bavarde avec la patience des anciens sages. Ici, dans mon arbre, loin de la terre, c’est en moi que je porte mon ombre. Un jour aurai-je le courage que les anciens redoutent? Poser le sabot au sol et devenir… absence.
C’est à ce moment que, pour la première fois, je cesserai de mâcher.

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