mercredi 25 février 2026

Emporté

 
« Elle se laissait aller à la mollesse du rythme; elle se sentait entraînée par la valse, par les lumières, par la foule, par les étoffes bruissantes, par les regards qui la frôlaient. Elle respirait une odeur de cire et de fleurs. Tout tournait autour d’elle; les lustres rayonnaient ; les glaces multipliaient les visages; les violons jetaient des éclats sonores. Elle ne pensait plus à rien; elle n’était plus elle-même.»

Gustave Flaubert, Madame Bovary



«Emporter» est un mot très simple en apparence, presque utilitaire. Pourtant il porte en lui une scène entière: un corps, une prise, une sortie, un dehors, et quelque chose qui résiste ou qui cède.

Étymologiquement, «emporter» est formé sur «porter» (latin portare, «porter, transporter, conduire »), auquel s’ajoute un préfixe aujourd’hui écrit «em-», qui n’est qu’une variante phonétique de «en-» devant p, b, m (on dit emballer, emboîter, emporter plutôt que enporter). Ce «en-/em-» n’est pas un simple ornement: c’est un vieux geste de la langue, qui marque l’entrée dans un mouvement, la mise en prise, l’engagement dans une action. On pourrait dire, sans trahir le mot, que «em-» donne à «porter» une direction et une intensité : non seulement porter, mais porter “hors de”, porter “avec soi”, porter “au loin”, porter “jusqu’à disparition”.

C’est d’ailleurs ce que l’usage montre. «Emporter» n’est pas «porter»: «porter» peut rester sur place (porter un vêtement, porter un nom, porter une responsabilité). «Emporter», lui, implique presque toujours un arrachement à un lieu, un retrait, une extraction. On emporte un objet en quittant une pièce. On emporte des affaires en partant. On emporte un souvenir comme on emporte un feu secret. Le mot contient une petite violence discrète : ce qui est emporté n’est plus là. Même quand l’action est banale (emporter un livre), la structure profonde demeure: déplacement + absence laissée derrière.


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