“ Tout entier d’acier, immense et pourtant taillé pour la course, il ne portait dans ses flancs que des voyageurs et leurs rêves. Nulle cargaison inflammable entassée dans ses profondeurs, nul fret obscur dont le feu aurait pu faire sa proie. Libérés de cette servitude, ses ingénieurs avaient pu donner à sa coque, au lieu du ventre lourd et presque plat des cargos, les lignes vives d’un yacht à vapeur: depuis la quille, ses flancs remontaient avec cette inclinaison franche qui semblait moins faite pour subir la mer que pour entrer avec elle dans un mouvement commun.
Il avait près de deux cent quarante-quatre mètres de longueur. Soixante-dix mille tonnes se déplaçaient avec lui. Soixante-quinze mille chevaux dormaient dans ses machines, prêts à s’éveiller au premier ordre. Et lorsqu’on l’avait lancé pour l’éprouver, il avait couru à vingt-cinq nœuds sur le fond, à travers les vents, les marées et les courants, comme si toutes ces puissances anciennes, qui depuis toujours poussent, retiennent ou détournent les navires, n’étaient plus désormais que les circonstances secondaires de sa marche.
Car ce n’était presque plus un navire.
C’était une ville qui avait quitté la terre.
Une ville d’acier, de lumière et de mouvement, emportant avec elle, au milieu de l’océan, tout ce que les hommes avaient patiemment inventé pour oublier qu’ils étaient sur la mer. Entre ses murailles métalliques, on avait voulu tenir à distance le feu, la fatigue, l’inconfort, la peur peut-être ; on avait accumulé la puissance contre les courants, la forme contre les vagues, l’ingéniosité contre le hasard, et jusqu’aux agréments de l’existence contre cette vieille austérité des traversées où l’homme savait encore, à chaque roulis, qu’entre lui et les profondeurs il n’y avait jamais que l’épaisseur d’une coque.
Ici, cette coque était d’acier.
Et tout semblait avoir été prévu.
Les dangers diminués, les désagréments repoussés, la mer elle-même tenue suffisamment loin pour que l’on pût vivre au-dessus d’elle sans presque plus la sentir. On pouvait marcher, dormir, converser, dîner, rire, tandis que sous les pieds des voyageurs soixante-dix mille tonnes poursuivaient leur route dans la nuit et que l’océan, immense, indifférent, continuait autour d’elles son mouvement.
Ainsi allait cette ville flottante, portant avec elle tout ce qui pouvait rendre la vie plus sûre, plus douce, plus agréable — comme si l’homme, après avoir si longtemps appris à traverser la mer, avait fini par croire qu’il pouvait l’emporter avec lui sans plus avoir à lui appartenir.”
Il avait près de deux cent quarante-quatre mètres de longueur. Soixante-dix mille tonnes se déplaçaient avec lui. Soixante-quinze mille chevaux dormaient dans ses machines, prêts à s’éveiller au premier ordre. Et lorsqu’on l’avait lancé pour l’éprouver, il avait couru à vingt-cinq nœuds sur le fond, à travers les vents, les marées et les courants, comme si toutes ces puissances anciennes, qui depuis toujours poussent, retiennent ou détournent les navires, n’étaient plus désormais que les circonstances secondaires de sa marche.
Car ce n’était presque plus un navire.
C’était une ville qui avait quitté la terre.
Une ville d’acier, de lumière et de mouvement, emportant avec elle, au milieu de l’océan, tout ce que les hommes avaient patiemment inventé pour oublier qu’ils étaient sur la mer. Entre ses murailles métalliques, on avait voulu tenir à distance le feu, la fatigue, l’inconfort, la peur peut-être ; on avait accumulé la puissance contre les courants, la forme contre les vagues, l’ingéniosité contre le hasard, et jusqu’aux agréments de l’existence contre cette vieille austérité des traversées où l’homme savait encore, à chaque roulis, qu’entre lui et les profondeurs il n’y avait jamais que l’épaisseur d’une coque.
Ici, cette coque était d’acier.
Et tout semblait avoir été prévu.
Les dangers diminués, les désagréments repoussés, la mer elle-même tenue suffisamment loin pour que l’on pût vivre au-dessus d’elle sans presque plus la sentir. On pouvait marcher, dormir, converser, dîner, rire, tandis que sous les pieds des voyageurs soixante-dix mille tonnes poursuivaient leur route dans la nuit et que l’océan, immense, indifférent, continuait autour d’elles son mouvement.
Ainsi allait cette ville flottante, portant avec elle tout ce qui pouvait rendre la vie plus sûre, plus douce, plus agréable — comme si l’homme, après avoir si longtemps appris à traverser la mer, avait fini par croire qu’il pouvait l’emporter avec lui sans plus avoir à lui appartenir.”
À partir de Morgan Robertson, Le Naufrage du Titan
(Futility, or the Wreck of the Titan, 1898).
…comme si Lucian, après avoir si longtemps appris à traverser la mer, avait fini par croire que c’était désormais la mer qui le traversait.
Ce fut alors que la vibration commença, d’abord si profondément sous mes pieds que je la pris pour une nouvelle transformation de la houle, puis assez continue pour que je comprisse qu’elle appartenait au navire lui-même, longue plainte de métal qui ne ressemblait pas à un cri mais au frottement interminable de deux masses dont l’une voulait continuer tandis que l’autre venait de rencontrer quelque chose qui la retenait; la mer nous poussait encore, le fond ou la roche... je ne savais pas... s’opposait désormais à elle, et entre ces deux puissances le paquebot se mit à pivoter avec une lenteur terrifiante, non parce que le mouvement fût brutal, mais parce que son immensité rendait sensible la force nécessaire pour déplacer ainsi ce que j’avais cru inébranlable.
Le pont devint pente sous mes pieds tandis que l’eau, profitant d’une inclinaison qui semblait désormais ne plus devoir s’arrêter, passa par-dessus le bord et se répandit autour de moi, d’abord en une nappe presque lisse qui entraîna quelques objets avant de s’effacer, puis en une masse plus épaisse qui revint avec la vague suivante, et ce qui jusqu’alors avait été la mer autour du bateau entra brusquement dans le lieu où je me tenais, brouillant cette frontière que la coque avait maintenue avec tant d’assurance entre l’élément et moi; je saisis une rampe, avançai, reculai peut-être, car je ne savais déjà plus si remonter le pont signifiait me rapprocher de quelque salut ou m’élever sur une partie du navire qui s’enfonçait davantage, et lorsque certaines lumières s’éteignirent, leur extinction même me sembla se déplacer avec nous, comme si une ville entière commençait à pencher dans la nuit.
Je ne puis dire aujourd’hui comment je quittai le paquebot, tant le souvenir de cet instant demeure moins une suite d’actions qu’une rupture dans les rapports auxquels mon corps était habitué; je tenais quelque chose, ou je croyais le tenir, puis la prise se trouva ailleurs, mon bras se tendit dans une direction qui n’était déjà plus celle qu’il avait choisie, l’eau passa sous moi ou sur moi, et soudain le poids dont je n’avais jamais pensé qu’il pût être une relation avec le monde plutôt qu’une simple propriété de mon corps cessa d’avoir son appui ordinaire, de sorte que je tombai sans pouvoir décider vers quoi je tombais.
L’eau me reçut avec une violence froide qui ôta tout sens aux mots dont je disposais encore, entra dans ma bouche, mes oreilles, sous mes vêtements, et tandis que je m’enfonçais je vis la lumière du navire se défaire au-dessus de moi en longues formes mouvantes qui paraissaient tantôt monter, tantôt descendre, selon que c’était mon propre corps ou la surface qui se déplaçait; je battis des jambes, remontai, respirai trop tôt, avalai de l’eau, replongeai, et lorsque je retrouvai enfin l’air je tournai sur moi-même en cherchant, avec cette obstination presque enfantine que le danger rend à nos gestes, quelque chose qui m’indiquât dans quelle direction me diriger.
Derrière et devant moi, sans que je sache plus vraiment si c’était l’un ou l’autre, la lumière demeurait telle un phare qui me faisait tourner la tête davantage qu’elle ne m’orientait, car l’immense bâtiment, encore éclairé par endroits, apparaissait puis disparaissait derrière les vagues, ses reflets courant sur l’eau dans des directions contradictoires, si bien que vouloir me guider sur cette clarté eût aussi bien pu me ramener vers ce qui sombrait que m’en éloigner; et mes pieds, pendant ce temps, cherchèrent le fond avec une persévérance dont je ne fus conscient qu’après plusieurs tentatives, descendant sous moi comme ils l’avaient toujours fait dans l’attente de rencontrer cette résistance grâce à laquelle le corps se redresse, pousse, remonte, jusqu’à ce que l’absence répétée de toute pierre, de tout sable, de toute matière qui pût répondre à leur appel me fît éprouver, bien avant de pouvoir le penser, ce que signifie véritablement perdre pied.
Je m’étais souvent servi de cette expression sans lui accorder plus de réalité qu’à tant d’autres métaphores dont le langage conserve l’origine physique après que nous en avons presque oublié le corps, mais la voilà qui revenait tout entière, débarrassée de son usage figuré, et je découvrais que perdre pied n’était pas seulement être désorienté, douter ou chanceler, mais perdre cette confiance si ancienne qu’elle précède probablement toute pensée, cette certitude que quelque chose finira par répondre sous nous à notre poids; or il n’y avait rien, et mes jambes, dans leur effort inutile pour rencontrer un fond, m’apprenaient ce que mon intelligence aurait certainement su formuler sans que cette formulation m’eût jamais rien appris.
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