dimanche 11 octobre 2026

(239) Enfant Lune






Cahier de l’Enfant Lune

Les couleurs du passé, lentement se retirent. Les morts retournent à leur temps. Les voix s’éloignent. Le souffle revient au cœur du silence. Le monde retrouve cette étrange miséricorde qui consiste à dissimuler ce qu’il est. Lavées et réduites dans la décrue, les formes reviennent sans plus être la folle prolifération d’avant. L’Archipel redevient ce qu’il est. Rocailleux et sauvage. Quelque chose reste après que presque tout a été emporté.

Entre les fougères isolées, le minuscule se tient encore. Il ne disparaît pas. Les pieds de chair ou de bois sont nus sur la terre. Elle les reçoit sans intermédiaire. Un vêtement trop grand tombe autour de mon petit corps avec toute la gravité d’un territoire construit pour quelqu’un d’autre. Au-dessus, un chapeau immense descend sur les visages. Il garde secret, dans son ombre, la carte du visage. Une bouche invisible frémit quelque part. Trop timide. Le mot s’enferme dans sa forme. Il est dedans. Le corps aussi marche dedans. Puis l’ombre du chapeau descend encore et une phrase se fait presque toute seule... Il voit tout sans rien voir.

Plus loin, le bâton apparaît avant celle qui le tient. Il touche le sol devant les pieds. Interroge les pierres Fouille entre les herbes. Retire quelque chose du chemin et le donne au corps avant que le celui-ci arrive. Comme si ce bâton avait reçu en avance la charge de connaître un instant du monde ... ou du monde d'avant.

Une autre figure se relève avec un bras dont le mouvement semble venir d’ailleurs. Cette dépendance précède tout ce qui la compose: bois, vêtement, fil, histoire. Être mû avant de savoir si l’on bouge. Sous un arbre immense, une masse obscure revient. Cette fois elle garde son innocente verticalité. Hésitante, elle ne sait rien du ciel. Pour cette raison peut-être connaît-elle la terre mieux que tous ceux qui comme moi marchent debout.

Deux oiseaux jacassent... que l'on entend parler. Le second reprend le premier, mais il le rend autrement. Le premier répond et la répétition commence à engendrer un monde.

Ailleurs un visage reçoit un sourire. Le sourire demeure alors que le visage a déjà changé. Cette petite survie suffit à produire une douleur, comme si quelqu’un avait fixé sur la chair une expression dont elle ne saurait plus se débarrasser.

D’autres présences respirent encore autour, trop pauvres pour recevoir une forme entière, mais assez tenaces pour ne plus être rendues à la forêt. Le monde s’est décomposé et quelque chose a résisté. On ne parle pas de personnages... mais de leurs nécessités.


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