Où Félix, cheminant autant dans ses idées que sur les lieux même où se trouvent des traces laissées par Lucian et Igniatius, se demande si il n’a pas longtemps lu selon une idée trop simple de ce que lire veut dire…Comme si un texte, un carnet, une lettre, parfois même un dessin, étaient seulement les endroits où quelqu’un avait déposé quelque chose pour que qu’il vienne ensuite le recueillir, le comprendre, l’interpréter, éventuellement le discuter, avec cette impression assez confortable qu’il y aurait, d’un côté, ce qui a été écrit ou tracé, et lui de l’autre, et entre les deux une sorte de transmission dont il pourrais évaluer plus ou moins tranquillement la réussite.
Carnet de Félix
Je devrais pourtant me souvenir de ce que j’étais venu faire ici. Ce souvenir me revient quelquefois avec une netteté presque administrative, et il serait assez facile de sourire de l’écart entre cette tâche première et ce que je suis en train de faire maintenant. Je devais examiner ces documents, comparer les écritures, rapprocher les dates lorsqu’elles existaient, distinguer les détails, les voix, les reprises ou les ressemblances… essayer de savoir qui avait écrit quoi, qui avait dessiné… et ce qu’il aurait dessiné… ce qui appartient à Lucian, ce qui pourrait appartenir à Igniatius, ce que l’un avait reçu de l’autre ou lui avait attribué, et surtout maintenir, entre ce que j’observais et moi, la distance nécessaire pour que mon jugement ne soit pas entraîné par l’objet même qu’il devait examiner.
Aujourd’hui… je n’éprouve aucun désir de revenir à cette position,… si tant est que je l’aie jamais réellement occupée. Mais son souvenir m’est devenu utile d’une autre manière. Il reste là comme quelque chose qui ne bouge plus et contre quoi je peux mesurer ce qui, en moi, s’est mis à bouger. Peut-être est-ce ainsi qu’un rocher au milieu d’un fleuve rend le courant visible. L’eau coulait avant de le rencontrer, elle continuera après lui, mais autour de cette masse immobile apparaissent soudain des remous, une écume, des lignes qui se séparent et se rejoignent, et l’on voit enfin la vitesse de ce que l’on aurait pu prendre, un peu plus loin, pour une surface momentanément tranquille. Ma tâche première joue maintenant ce rôle. Elle ne me dit plus où je devrais revenir. Elle me montre seulement combien je me suis éloigné de la manière dont j’avais cru pouvoir accomplir cette tâche.
Même lorsque je parlais de participation, je crois que je ne pensais encore qu’à compléter ce qui manque, imaginer ce qui n’est pas montré, interpréter ce qui demeure ambigu, fournir à ce que je lis une part de moi-même pour que cela prenne davantage de relief. Mais depuis quelque temps je rencontre autre chose, quelque chose de beaucoup moins paisible, car il me semble que certains écrits, certaines images, et peut-être les livres en général lorsqu’ils ne se contentent pas de livrer docilement ce qu’on attend d’eux, commencent par déranger la manière dont nous nous apprêtons à les recevoir, et ils le font quelquefois en mettant quelque chose en travers de notre route.
Je pense à ces obstacles… à ces répétitions, ces longueurs, ces détours, ces résistances qui pourraient passer pour des défauts si l’on supposait que le seul devoir d’un livre est de conduire le lecteur aussi commodément que possible vers un sens déjà prêt, alors qu’il se pourrait que l’obstacle soit précisément là pour empêcher cette commodité, pour empêcher celui qui lit de continuer à lire comme il sait déjà lire, afin qu’il soit obligé de faire… quoi, au juste?
Je reste assis. Je ne vais nulle part. J’ai devant moi des cahiers, des feuilles, des lettres, des dessins, parfois des pages qui semblent répondre à d’autres pages sans que je sache encore si elles étaient destinées à se rencontrer, et matériellement rien ne m’est demandé que de continuer. Pourtant je ralentis, je reviens en arrière, je garde quelque temps ensemble deux choses que j’aurais auparavant séparées, j’accepte qu’une phrase demeure ouverte plus longtemps que je ne l’aurais souhaité, et surtout je m’aperçois que certaines de mes habitudes, celles qui me permettent d’ordinaire de reconnaître rapidement ce que je lis et de poursuivre, deviennent ici moins efficaces, comme si ce que j’ai sous les yeux ne refusait pas de me donner quelque chose, mais refusait seulement de me le donner de la manière dont j’avais prévu de le recevoir… Alors une question me vient, avec une formulation qui me paraît d’abord presque excessive.
Faudrait-il agir pour lire?
Je ne sais même pas encore très bien ce que ce verbe signifie ici. «Agir» paraît beaucoup trop fort pour désigner quelqu’un qui demeure immobile devant quelques pages ou quelques dessins. Peut-être faudrait-il dire seulement: faire quelque chose. Modifier son allure. Revenir. Attendre. Relier. Accepter pendant un moment qu’une chose résiste à son nom. Mais à mesure que j’y pense, cette activité presque imperceptible me semble moins secondaire que je ne l’aurais cru, car elle ne vient pas simplement accompagner la lecture… il arrive qu’elle soit précisément ce sans quoi la lecture ne peut continuer de la même façon.
Et peut-être est-ce cela qui me trouble dans cette question. Il ne s’agirait pas d’agir après avoir lu, comme on agit après avoir reçu une instruction, compris une idée ou pris une décision. L’action, si c’est bien ainsi qu’il faut l’appeler, aurait lieu dans la lecture elle-même. Elle serait ce petit déplacement qu’exige parfois le passage d’une page à une autre, d’une lettre à un dessin, d’un cahier à un souvenir noté ailleurs, lorsque simplement continuer ne suffit plus.
Je mesure alors combien cette idée aurait paru étrangère à celui que je croyais être lorsque j’ai commencé. J’aurais probablement dit qu’un observateur digne de ce nom devait précisément se garder de ces mouvements, les reconnaître comme des effets produits en lui par ce qu’il examine et les tenir à distance afin qu’ils n’altèrent pas son jugement. Je ne dirais même pas aujourd’hui que cela était faux. Je constate seulement que cette précaution ne décrit plus ce qui m’arrive, et que le fait de m’en souvenir rend ce changement plus perceptible qu’il ne le serait si je m’abandonnais simplement à lui.
Ainsi ma fonction première n’a pas disparu. Elle a changé de place. Elle était autrefois ce depuis quoi je pensais pouvoir observer. Elle devient maintenant ce contre quoi je découvre que je me suis déplacé.

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