mardi 23 décembre 2025

Déplacement



Carnet de Lucian 

Je ne sais pas ce que Félix écrit dans son carnet.
Je ne le lui ai jamais demandé. Je n’en ai pas besoin. Il y a des choses qu’on devine à la manière dont quelqu’un se tait, ou relève les yeux, ou choisit un mot plutôt qu’un autre… et, de toute façon, il ne peut s’empêcher d’en parler.
Depuis quelque temps, quand je parle, il écoute autrement. Ce n’est pas un retrait. C’est un déplacement. Comme si ce que je disais venait se poser sur quelque chose qu’il avait déjà commencé à écrire, ailleurs, pour lui. Je crois qu’il pense en profondeur. En couches. Il ne me le dit pas, mais je le sens. Sa manière de commenter, sans en avoir l’air, le carnet, de me ramener au texte, n’est pas un simple rappel au cadre. C’est comme s’il refusait de descendre à ma place. Comme s’il savait que certaines cavités ne supportent pas deux corps à la fois.
Moi, je suis plus près.
Je le sais maintenant. Trop près, parfois.
Quand je parle d’Igniatius, je parle encore avec lui. Quand je parle de Don Carotte, je parle depuis lui. Et Sang Chaud… Sang Chaud est déjà autre chose. Je ne sais pas encore quoi, mais je sais qu’il m’a quitté avant que je l’accepte.
Il y a peu, pendant la séance, Félix a dit: je vois.
Il n’a rien ajouté. Mais j’ai compris qu’il voyait quelque chose que je ne pouvais pas me permettre de voir moi-même… pas encore. Je n’ai pas cherché à lui demander quoi. Ce serait inutile. Quand quelqu’un voit, on le sait à la manière dont il se tait après.
Je me demande parfois si ce que je fais avec Igniatius, je parle de son analyse, n’est pas déjà une descente trop rapide. J’écoute, je note, je dessine. Je crois tenir la lampe, mais il arrive que la lumière soit trop forte. Les images brûlent. Elles se déposent sur le papier avant que je puisse les retenir.
Félix, lui, regarde de plus loin. Il peut encore distinguer les formes générales. Moi, je suis dans le détail. Dans la paroi. Dans la rugosité, avec peu de prises. Je touche plus que je ne vois.
Don Carotte, Sang Chaud… je les ai laissés faire. Je croyais que c’était cela, écouter. Leur permettre de parler, de se transformer, de s’opposer. Mais je commence à me demander si je n’ai pas confondu accueil et abdication.
Il y a quelque chose d’étrange à voir un personnage se rebeller contre son auteur, puis contre celui qui l’écoute. À voir une figure prendre de l’épaisseur, puis du pouvoir. À sentir qu’elle pourrait continuer sans vous.
Je n’écris pas cela pour m’inquiéter. J’écris pour me situer. Si Félix pense en cavernes, alors je suis peut-être dans l’une d’elles sans l’avoir su. Une cavité intermédiaire, creusée par la répétition, par la fidélité à la parole de l’autre. Une caverne où les images deviennent solides.
Je ne sais si je veux remonter… Je ne sais pas si je le peux… Mais je sais une chose: si je continue à écrire, à dessiner, à écouter, ce ne sera pas pour produire un récit qui se suffit à lui-même. Ce sera pour ne pas oublier que, même dans la profondeur, quelqu’un regarde encore depuis plus loin.
Je referme le cahier.
Pas pour conclure.
Pour ne pas écrire à la place de quelqu’un d’autre.


Aucun commentaire: