« N’advient-il pas aussi, parmi les hommes, lorsque l’un d’eux regarde
l’autre réellement, tel qu’il est dans le mouvement de sa forme en
devenir, que d’une manière étrange et délicate, il l’aide à parvenir à
soi-même, en sorte que la force de l’imagination agissant dans les voies
de la nature, littéralement collabore à engendrer l’image de
l’homme?»
Theodor Spoerri, Über Einbildung, p. 25.
Lucian, de moins en moins sûr de lui, va aller voir Félix. Il s’y prépare comme il le fait souvent, en marchant dans la montagne. Comme un musicien, il réunit les mots et répète ses gammes…
Carnet de Lucian
Je m’imagine être à la place de Félix, avant la séance, avec tout ce qui a été élaboré jusque-là. Je regarde l’image que je vais lui amener. Ce n’est pas un simple paysage, c’est comme une scène psychique condensée, dessinée dans mon carnet. Simple souvenir de la montagne et de certains vertiges qui me prennent lorsque je repense à l’histoire d’Igniatius.
De quoi cette montagne est-elle l'aveugle façade?
Elle n’est plus seulement verticale et vertigineuse: elle est entaillée, comme ouverte par un passage central, une sorte de couloir d’éboulis, de trace instable, qui descend ou monte, je ne sais pas encore dans quel sens. Deux figures humaines apparaissent, et c’est décisif. En bas, sur la droite, un homme marche, manteau au vent, pieds nus, tenant un bâton. Il avance avec prudence, mais il avance.
En haut, perdue dans le lointain de l'image, minuscule: une autre figure apparait debout sur une arête. Elle me parait exposée, et fragile.
Je ne peux m'empêcher penser à une scène de double.
Hâtivement, trop peut-être, j'y vois quelqu’un en bas, quelqu’un en haut.
L’un en mouvement, l'autre en suspension... dans le lointain.
Avec tout ce qui précède, il m'est devenu impossible de voir «innocemment». Je ne peux plus lire cette image comme une simple scène d’exploration. Elle est déjà stratifiée, comme la montagne elle-même.Cette image semble me montrer le moment exact où deux mondes coexistent, mais sans se confondre. Il y a le monde du sol, du retour, de la gravité. J'espère celui de l’analyste revenu à terre... Et il y a le monde de la hauteur et du vertige. Celui de l’exposition au réel brut.
Une idée folle me traverse l'esprit. Je ne peux la repousser. Le marcheur du bas... pieds nus, sans protection... en contact avec la roche... ce pourrait être Igniatius... jusque là rien de fou... mais ce pourrait aussi être moi... l’analyste qui, de son bâton, a terrassé son dragon...Le bâton pourrait être, tour-à-tour: appui, limite, mesure et arme...
Son manteau vole encore: quelque chose de l’expérience d’en haut est toujours actif, non refermé. Quoi qu’il en soit, il n’est pas un héros ni un conquérant. C’est quelqu’un qui a de la décision, mais pas de triomphe.
Maintenant il faut que je m'occupe de la figure du haut. Celle du lointain. Sa silhouette en hauteur est presque inquiétante par sa petitesse. Elle pourrait être le souvenir de l’état précédent. Une part restée exposée, un reste de vertige. Elle n’est pas hostile.
Mais elle reste au loin et le chemin qui mène à elle a été coupé violemment par une avalanche. J'ai le sentiment que cette figure ne doit pas être ramenée en bas.
Elle doit rester là.
Se pourrait-il qu'il s'agisse de la même personne en deux temporalités différentes?
Comme certaines expériences, certaines images fossiles, certains moments de réel qui ne doivent pas être “résolus”, mais seulement reconnus comme ayant eu lieu.
C’est peut-être cela, la véritable mise à terre: ne pas tout faire descendre.
Le couloir de roche au centre, cette zone plus claire, plus lisse, me semble essentiel. Ce n’est ni le sommet, ni la base. C’est une trace. On dirait le lieu par où quelque chose est passé. Cela ressemble à une chute évitée, une descente lente. Ce pourrait être une transformation. Je pense ici au travail analytique lui-même. Mais ce temps intermédiaire, souvent invisible, où quelque chose se déplace sans encore prendre forme, c’est là que ça travaille. C’est là que ça use. C’est là que ça inscrit.
%20copie.jpg)

%20copie.jpg)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire