mercredi 24 décembre 2025

En mémoire


 Chaque jour Lucian relit son carnet. Ce jour là il s’étonne et s’attarde sur une de ses phrase. Il la relit plusieurs fois et tour à tour en éprouve l’étrangeté et la pluralité des sens. Mais aussi, la perte de maitrise. Il sait que l’histoire avance par reprises, glissements, sans conclusion autre que provisoire.
 


Carnet de Lucian 

Je l’avais gardée en mémoire… Où que j'aille... Quelle que soit l'heure... elle me trotte dans la tête… En y pensant et surtout en me relisant, je ne sais plus ce que j’ai voulu dire. La phrase est là, pourtant. Je la reconnais. Je reconnais même l’écriture et je revis littéralement le moment où je la couchais sur le papier. Et cependant, elle ne m’obéit plus. Elle s’est détachée de l’intention qui l’a produite. Elle est devenue autre chose… ou plusieurs choses à la fois.
Je referme le cahier. Pas pour conclure.
Pour ne pas écrire à la place de quelqu’un d’autre.
À la première lecture, hier encore, cela me paraissait clair. Ce devait être évident. Mieux qu’une précaution, un rappel éthique. Ne pas parler à la place du patient. Relater sans forcer le sens. Ne pas se substituer.
Mais ce matin, ma tête refuse… et la phrase résiste. Elle ne se laisse pas réduire à cette seule lecture.
Je me demande d’abord: à la place de qui?
Immédiatement me vient à l’esprit: à la place d’Igniatius, bien sûr. C’est la réponse la plus immédiate. Ne pas écrire ce qu’il ne peut pas encore écrire lui-même. Ne pas donner forme trop tôt à ce qui, chez lui, cherche encore. Cela, j’en suis sûr… je le sais. C’est le cœur même de mon travail. Mais en relisant, une autre possibilité apparaît.
Se pourrait il que ce soit à la place de Don Carotte?
Je me surprends à penser que, ces derniers temps, j’ai peut-être trop bien, par la magie d’Igniatius, compris ses phrases. J’avais aussi, dans les dessins, trop bien suivi ses mouvements et, me laissant emporter, j’avais trop bien anticipé ses retournements. Comme si je pouvais parler à sa place. Comme si le personnage m’avait prêté sa voix, ou l’inverse.
Et puis il y a Sang Chaud. Ou celui qu’il devient en sortant littéralement de l’histoire et qui, en sortant, change de nom. Là, la phrase se trouble… me trouble davantage. Car écrire à la place de quelqu’un d’autre, ce n’est pas seulement parler pour lui. C’est parfois l’empêcher de sortir du récit en le maintenant dedans, sous une forme qui nous rassure.
Je m’arrête. Je relis encore.
Pour ne pas écrire à la place de quelqu’un d’autre.
Et soudain, une pensée inconfortable surgit:
et si cet autre, c’était Félix?
Non pas que je veuille parler pour lui. Mais parce que, depuis quelque temps, je sens que nos écritures, comment dire… se frôlent. Comme si ce que je note venait parfois combler ce qu’il laisse en suspens. Comme si, en écrivant trop, je risquais d’occuper l’espace même qu’il tente de maintenir ouvert.
La phrase prend alors un autre sens.
Refermer le cahier ne serait pas seulement un geste de retenue clinique. Ce serait un geste de séparation. Une manière de dire:
Ce qui doit être pensé ailleurs ne doit pas être écrit ici.
Je me rends compte que cette phrase n’est peut-être pas une décision. C’est une résistance. Une résistance à la tentation de totaliser et de relier trop vite.
En la relisant, je comprends aussi autre chose:
écrire à la place de quelqu’un d’autre ne signifie pas seulement parler à sa place. Cela peut aussi vouloir dire prendre en charge ce qui ne m’appartient pas encore. Précipiter une sortie. Nommer avant l’heure. Je ne devrais pas donner un sens définitif à ce qui ne demande qu’à rester instable.
Je vais refermer le cahier.
Je comprends maintenant que ce geste ne sera pas une fin, mais seulement une suspension.
Non ce ne sera pas pour conclure, mais pour laisser intacte la possibilité que quelqu’un d’autre, qu’il soit patient, personnage, collègue, ou même moi, plus tard, écrive autrement.
Je vais laisser la phrase telle quelle. Je ne la corrigerai pas, car elle dit plus que ce que je savais en l’écrivant.


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