Lucian, bâton à la main, se promenant dans la montagne, essaye d'analyser l’image qui se forme dans son esprit. Une lecture sensible, symbolique et analytique. Il s’agit pour lui de regarder avant d’interpréter... mais il semble, peut-être à son insu, avoir été pris au piège...
Carnet de Lucian
L’image montre un homme seul. Il est debout, face à nous. Au début, je pensais que c’était probablement Igniatius... ou alors Don Carotte qui le représente... et lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Il tient un bâton, non seulement pour s’appuyer, mais aussi comme un prolongement du corps. Il est vêtu comme un marcheur au manteau long et chapeau large. Il porte une barbe blanche. Visiblement il ne court pas et ne grimpe pas non plus. Je peux imaginer qu’il marche lentement en pensant.
Mais l’élément le plus frappant de cette image n’est pas cet homme qui marche: ce sont les racines. Elles surgissent derrière lui, autour de lui, presque à travers lui, envahissant tout l’espace. Curieusement, elles ne sont pas souterraines. Elles sont aériennes et proliférantes. Elles ressemblent à des veines ou à des ramifications nerveuses, En arrière-plan je reconnais le décor montagneux qui figurait sur la précédente image. La roche est sombre. Le ciel évoque la nuit. Les arêtes dessinées donnent une impression de verticalité. Par ce dispositif, on peut ressentir l’espace de l’histoire envahi par le vivant. Là où l'image précédente montrait le minéral et le vide, celle-ci introduit l’enchevêtrement et la densité.
Si la première image relevait du vertige, celle-ci relève de l’enracinement. Mais cet enracinement est paradoxal: les racines sont hors sol. Non seulement elles sont visibles, mais elles sont presque menaçantes. Symboliquement, on est passé du bord de l’abîme à l’intérieur de ce qui soutient. Les racines sont censées nourrir, mais ici elles entravent le passage. Je crois que ce déplacement est décisif. Il suggère que je ne suis plus face au réel comme un vide… ou une béance, mais face à un enchevêtrement archaïque. J’y vois comme prolifération antérieure à toute mise en ordre. L’homme, que ce soit Igniatius ou Don Carotte… ou moi-même… face à cette image, n’est pas en posture de maîtrise. Je n’arrive point à analyser à distance. Je suis pris dans le paysage.
Je sens son manteau qui flotte, comme s’il y avait encore du mouvement, du vent. Mais ses pieds sont bien ancrés sur le sol. Il avance lentement, voire à contre-temps. Il ne coupe pas les racines et ne fait aucun geste pour les écarter. En regardant mieux, il ne semble même pas connaître leur histoire existence. Après tout c’est normal, elles sont dans son dos. Son regard est abaissé… tout comme le mien qui regarde de haut cette image. Il est concentré, presque grave, sans être inquiet… Il l’est moins que moi… Je remarque qu’insensiblement je me suis mis à me reconnaître dans cette image…
En d’autres circonstances, je dirais que c’est une image forte de l’analyste hors du cadre habituel, plus de cabinet. Où donc sont passé le dispositif symbolique clair… la séparation nette entre sujet et environnement. Ici, dans cette montagne si semblable à celle de l’image, je suis confronté au réel non pas comme manque, mais comme excès.
Si je met en rapport cette image à ce que j'écrivais sur le vertige, je pourrais dire que, si le vertige était la rencontre avec le réel comme vide, les racines, elles, figurent le réel comme trop-plein. Un trop-plein sorti de terre comme l’eau déborde d’une rivière. Les racines évoquent l’archaïque, ce qui nourrit. Mais elles représentent aussi ce qui étouffe, ce qui relie tout sans distinction claire. Ce réel n’est pas spectaculaire comme l’abîme; il est envahissant. S’il ne donne pas le vertige, il empêche de marcher droit. L’image serait comme une scène analytique déplacée. Et cette scène pourrait être l’allégorie d’une situation clinique inhabituelle. Un analysant qui déborde du cadre. Une situation où le transfert s’enracine trop profondément… ou encore une confrontation avec des strates psychiques très anciennes… Lesquelles seraient non différenciées et difficilement perceptibles. L’analyste que je suis ne domine pas la scène. Il faudra que je dise cela à Félix. Tout me paraît bien sombre. Rien ne m’éclaire plus. Je m’accroche à mon bâton. En souriant, je me dis que ma position est une image… une image dans l’image… de position éthique plus que de savoir. Tenir, ne pas trancher, ne pas interpréter trop vite, accepter d’être entouré par ce qui ne se laisse pas encore dire.
Je ne suis plus en face… ni même au bord, je suis dedans, et c’est sans doute cela, les «circonstances inhabituelles». Le réel ne se présente plus comme une limite à ne pas franchir, mais comme un milieu à traverser. Encore faudra-t-il ne pas s’y perdre.
Je poursuis l’écriture de ce carnet, en essayant faire émerger cette expérience de double présence de mondes, avec une écriture qui accepte une certaine inquiétante étrangeté. Je devrais assumer que la pensée n’est plus seulement conceptuelle, mais topologique, presque hallucinée au sens noble.
À ce moment précis, je comprends que je ne fais plus partie du monde tel qu’on me l’a enseigné. Non pas que le monde physique ait disparu, la roche est toujours là, le froid, la fatigue du corps, le poids du bâton dans la main. Mais quelque chose s’y est superposé. Comme si un autre plan de réalité s’était mis à coïncider avec le premier, sans l’abolir.Je suis là, et en même temps ailleurs.
Deux mondes à la fois, et peut-être davantage, car cette dualité ne se laisse pas stabiliser.
Deux mondes à la fois, et peut-être davantage, car cette dualité ne se laisse pas stabiliser.
Les racines que je vois ne sont pas de ce monde géologique. Du moins pas tel que je le connais. Elles ne relèvent d’aucune stratigraphie identifiable, d’aucune chronologie tectonique. Elles ne sont point des sédiments. Ce ne sont pas des plis, ni des failles. Et pourtant, elles sont là. Elles sont présentes avec une évidence qui ne réclame pas de justification. Je pourrais dire simplement qu’elles sont imaginaires, mais ce mot est trop pauvre. Il se pourrait qu’elles aient une logique ou une nécessité propre.
Je me surprends alors à penser que la montagne elle-même possède des racines. Non pas au sens botanique, mais au sens mémoriel. Les structures profondes de la roche sont des racines temporelles. Elles plongent dans des âges où la vie humaine n’avait pas encore de langage. Certaines sont lisibles, d’autres sont opaques. La montagne est un cerveau minéral, chargé de souvenirs qui ne pensent pas, mais qui persistent.
Mon esprit s'emballe un peu. Et si certaines images étaient “comme” des fossiles?
Cette idée me traverse sans prévenir. Des images qui se seraient déposées dans la psyché comme des organismes anciens dans la roche. Non pas des souvenirs narratifs, mais des formes figées, des impressions archaïques, conservées intactes dans des couches profondes. On ne les fabrique pas, on les exhume. Elles ne parlent pas. Il se pourrait, cependant, qu’elles puissent témoigner.
Les racines que je vois pourraient être cela: des fossiles de pensée. Ou plutôt, des visualisations de ce qui, d’ordinaire, demeure enfoui. Je me demande alors si je regarde encore la montagne, ou si je contemple une projection de mon propre cerveau. Je ne parle pas de mon cerveau anatomique, mais d’un cerveau symbolique, excédant toute organisation simple. Un cerveau sans centre, sans hiérarchie claire, où tout communique par voisinage et par enchevêtrement.
Mais aussitôt, cette hypothèse se retourne: et si ce n’était pas mon cerveau que je voyais, mais celui de la montagne? Comme si le paysage avait accepté, l’espace d’un instant, de se représenter lui-même. De montrer ses circuits aux connexions invisibles. Une pensée sans sujet, étendue sur des millions d’années, lente, mais infiniment plus vaste que la mienne.
Je prends alors la mesure de ce qui m’arrive: je ne suis plus seulement observateur. Je participe. Je suis inclus dans cette superposition de mondes. Le monde physique, le monde psychique et le monde imaginaire se confondent. Et loin de produire une confusion stérile, cette double-présence crée une forme de clarté étrange: une intuition de continuité là où je croyais à des coupures.
Peut-être est-ce cela, finalement, le réel lorsqu’il se manifeste autrement que par le vertige. Quand le vide devient matière. Une épaisseur où se mêlent indistinctement roches, images, mémoires et pensées. Un lieu où le dedans et le dehors cessent d’être des opposés stables. Où l’analyste n’est plus seulement celui qui écoute. Il acceptera d’être traversé par des formes qui ne lui appartiennent pas entièrement.
Je note ceci avec prudence. Je sais combien il est tentant, dans ces moments, de céder à une fusion mystique ou à une illusion de savoir total. Mais ce n’est pas ce que j’éprouve. Ce que je ressens est plus fragile, plus incertain: une coexistence sans synthèse. Deux mondes à la fois, et la nécessité de ne pas les réduire à un seul.
Je referme la page. Les racines demeurent. Elles ne demandent ni interprétation immédiate ni traduction. Elles exigent seulement que je supporte leur présence, comme on supporte une image insistante. Comment un rêve qui ne se dissipe pas au réveil. Peut-être que, plus tard, elles trouveront leur place. Ou peut-être doivent-elles rester ainsi: visibles et énigmatiques, comme certaines structures profondes que l’on ne traverse qu’en acceptant de ne pas les comprendre entièrement.
Il faudra que j’en parle avec Félix… et avec Igniatius…
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