mercredi 31 décembre 2025

En montagne


«  Pour s’orienter, il tourna autour de la hutte, en s’aidant de son bâton, et constata qu’il l’avait de nouveau atteinte par derrière et que par conséquent, durant une bonne heure, selon son estimation, il s’était livré à la plus pure et à la plus inutile sottise. Mais c’est ainsi que cela se passait, c’est ainsi que l’on pouvait le lire dans les livres. On tournait en rond, on s’échinait, en s’imaginant avancer, cependant que l’on décrivait en réalité quelques vastes et stupides détours qui vous ramenaient au point donné comme la trompeuse orbite de l’année. C’est ainsi que l’on s’égarait, c’est ainsi que l’on ne se retrouvait pas.»

Thomas Mann, La montagne magique 



Carnet de Lucian
 
Je poursuis, comme Félix, et cette fois je me permets vraiment le lâcher-prise, non pas l’abandon, mais ce point très particulier où l’on cesse de tenir pour laisser être, tout en restant responsable de ce qui vient. Oui. Le bâton parle. Je n’y avais pas encore suffisamment prêté attention, mais c’est maintenant évident: le bâton n’est pas seulement une béquille, ni même un simple appui. Il est un organe de perception déplacé. Comme la canne de l’aveugle, il prolonge le corps, il touche avant que l’œil ne voie, il informe avant que la pensée ne formule. Il capte le sol. Il en saisit les aspérités, Avertit des ruptures. On pourrait dire qu'il traduit le monde autrement. Celui qui marche avec un bâton ne voit pas moins. Il voit différemment.
 
 

 
Carnet de Félix

Et je comprends alors pourquoi Lucian marche. Pourquoi il quitte la position assise, immobile, celle du cabinet, celle où l’on écoute sans bouger. Marcher, pour lui, ce n’est pas fuir la pensée ; c’est changer d’appareil perceptif. Penser avec les pieds. Penser avec le déséquilibre. Penser avec le corps exposé au relief.
Je laisse venir cette idée sans la forcer:
le bâton est ce qui permet de penser quand le regard ne suffit plus.
 Et maintenant, je me risque plus loin.
Si Lucian part dans la montagne en pensant à ce patient, s’il dessine en marchant, ou après, un personnage dont il sait, confusément mais sûrement, qu’il lui ressemble… alors ce dessin n’est pas une illustration. C’est une trace en errance. Une pensée qui n’a pas encore trouvé sa forme discursive.
Et s’il se représente ainsi, marchant, bâton en main, c’est peut-être parce qu’il sait déjà qu’il ne peut pas atteindre ce patient depuis sa position habituelle.
Alors, au loin, l’horizon s’ouvre.
Très loin. Presque hors champ.
Et là, oui, je me laisse aller à cette hypothèse, parce que je n'ai point de contradicteur: ce qu’il voit, là-bas, ce pourrait être Ignatius.
Non pas tel qu’il est dans le cabinet. Mais tel qu’il est présent dans le paysage psychique: minuscule et éloigné...  presque irréel.
Et soudain tout se met clairement en place. Le chemin de Lucian vers Ignatius est rompu. Le chemin d’Ignatius vers Lucian l’est tout autant. Il ne s’agit pas d’un empêchement unilatéral. Il s’agit d’une avalanche commune. 
Cette avalanche, maintenant je la comprends autrement. Ce n’est pas un événement externe. Ce n’est pas «quelque chose qui est arrivé» à l’un ou à l’autre. C’est une masse partagée de mots, d’affects, d’images, de projections, de silences accumulés, qui a fini par céder. Et quand elle a cédé, elle a coupé le chemin qui les reliait.
Ils ne peuvent plus se rejoindre comme avant.
Ils sont chacun sur une rive du même effondrement. 
Et là, je devrais me taire. Parce que je sens le danger à vouloir réparer le chemin trop vite. Il serai dangereux de jeter un pont imaginaire en voulant forcer la rencontre. Or le dessin ne montre pas un pont. Il montre un homme qui marche malgré la coupure. Et un autre qui demeure visible, mais inaccessible. Je me dis alors, et cette pensée est presque une consolation, que le travail n’est peut-être pas de rétablir la continuité, mais de reconnaître la symétrie de la rupture.

Ils sont tous deux arrêtés par la même avalanche. Et cela, paradoxalement, les relie encore. 

Je reviens encore une fois au bâton.  S’il parle, ce n’est pas pour indiquer le chemin disparu. C’est pour dire : le sol est iciC’est ici que tu peux poser le piedMême si tu ne vois pas la suite.
Et je me fais cette promesse silencieuse, avant la séance suivante:
Ne pas pousser Lucian à voir plus loin. Ne pas lui demander d’atteindre Ignatius. L’accompagner seulement dans la reconnaissance de la coupure, comme condition d’un autre mode de rencontre, encore inimaginable. Parfois, le seul mouvement possible est de rester en marche sans chemin.
 
 

 
Lorsque Lucian quitte son cabinet pour s’en aller arpenter la montagne, ce n’est pas dans un esprit de fuite, mais par nécessité. Depuis plusieurs semaines, un cas l’occupe avec une insistance inhabituelle, au point que la pensée, trop proche de son objet, semble perdre sa mobilité. Les mots reviennent, les hypothèses tournent sur elles-mêmes, et le silence, pourtant familier à sa pratique, se chargent d’une inquiétude sourde. Il comprend alors qu’il faut s’éloigner, non pour abandonner la réflexion, mais pour la déplacer et prendre de la distance. La montagne s’impose à lui comme un espace de retrait actif. Ce n’est pas un refuge, mais une mise à distance. Là où le cabinet enferme la parole dans une proximité constante, le relief et le grand air promettent autre chose: une pensée qui bouge. Une pensée qui marche et se heurte à la pierre. Une pensée qui respire, m’a-t-il dit et il a ajouté:
– Je n’emporte pas l’intention de résoudre quoi que ce soit. Je pars avec le projet inverse: me taire davantage. En laissant le monde parler à ma place, j’observe sans interpréter immédiatement. Je ne vois pas cette sortie comme une parenthèse. Je la vois comme un changement de régime. En m’exposant à des durées plus vastes que celles de la vie psychique, celles des roches, j’espère desserrer l’étau de l’urgence intellectuelle. J’observe avec grande attention les strates et les soulèvements lents…
Peut-être faut-il que le temps travaille autrement, qu’il dépose, comme il le fait dans la matière, des couches nouvelles dont le sens n’apparaît qu’après coup.
 
 

Je conçois cette marche comme une expérience de décantation. En me tenant face à la montagne, je ne cherche ni symbole immédiat ni analogie forcée. Il s’agit plutôt de regarder de loin ce qui, de trop près, devient opaque. J’observe en essayant de ne pas conclure. Je note sans pour autant fixer. En acceptant que quelque chose demeure en suspens. On laisse de la place pour ce qui peut arriver. Nos idées sont comme ces sommets inachevés que l’érosion continue de façonner sans jamais les achever.
Ces pages sont issues de cette tentative. Elles ne sont ni un rapport scientifique, ni un journal intime assumé. Elles portent la trace d’un regard qui se déplace. La montagne y apparaît d’abord comme un objet d’étude, puis, presque, comme une figure intérieure. Entre ces deux notes, quelque chose s’est déplacé. Ce n’est pas forcément une une solution, mais une ouverture. Et peut-être est-ce cela, précisément, ce que je suis venu y chercher.
 

Aucun commentaire: