vendredi 26 décembre 2025

Dialogue

 
 

 
En chemin, Lucian n’aurait su dire quand le nom d'Anatole est apparu. Il n’était pas écrit dans le carnet. Pas encore. Jusque là, il n’était pas non plus prononcé par Igniatius. Du moins pas durant leurs rencontres, pourtant fort nombreuses. Un jour il s’est glissé entre deux phrases, entre deux soupirs... 
— Anatole…, avait-il dit lui-même.
Presque pour voir ce que cela ferait. Et Félix n’avait pas réagi. Pas même un signe. Juste un silence, et ce silence-là n’était ni approbation ni refus. Plutôt une manière de ne pas donner consistance trop vite à ce qui venait d’être lâché.
— Ce n’est pas un nom propre, avais-je repris après coup, comme si je rectifiais sans qu’on me l'ait demander. C’est… ce qui reste quand aucun des trois ne parle vraiment.
Je cherchais mes mots. Je sentais bien que si je me mettais à utiliser mon jargon, celal irait trop loin... et j'aurais alors fabriqué ce qui s'appelle une figure. Et cela serait déjà trop...
— Don Carotte parle pour tenir. Sang Chaud parle pour résister et Igniatius parle pour se raconter.
Puis je me suis interrompu.
— Anatole… ce n’est pas quelqu’un qui parle. C’est ce qui arrive quand parler ne suffit plus.
Félix laisse venir.
À ce moment, le temps de Lucian suspend son vol et plane au-dessus de lui. Le passé disparaît et Lucian reprend, plus lentement, comme si Félix était présent et marchait avec lui.
 
 

 
— Dans le carnet, il y a un moment étrange. Rien n’y est ajouté, pourtant quelque chose a changé. Les phrases sont plus courtes. Comme si l’écriture hésitait à continuer à produire des images.
Il feuillette.
— Voyez… ici, Don Carotte ne décrit plus. Il constate.
— Et Sang Chaud?
— Sang Chaud ne répond plus. Il note.
Et Igniatius… Igniatius a disparu du texte sans pour autant que son absence fut indiquée.
— Et Anatole? demande Félix, sans insister, presque innocemment.
Lucian sourit faiblement.
— Anatole, c’est peut-être ce silence-là qui commence à faire lien. Pas une unité, ni une solution. Un point où personne ne peut dire je sans trébucher.
Il s’arrête net.
— Je me rends compte que dès que je tente définir Anatole, je le perds... ou je me perd...
— Alors ne le définissez pas, dit Félix.
La phrase tombe simplement. Elle ne ferme rien.
Lucian respire profondément.
— Anatole ne pense pas. Il n’agit pas. Il ne se souvient même pas.
Un instant de silence s'installe, se prolonge et tout reprend.
— Il éclaire. Mais pas comme une lampe. Plutôt comme un rideau qui baille sous l'action d'un courant d'air... et puis, tout d'un coup, trop de lumière. Le rideau s'est ouvert complètement... On détourne les yeux.
Il relève la tête.
— Si j’en fais un personnage, je le trahis. Si j’en fais un symbole qui a du sens, je l'enferme. Il n’existe que tant que personne ne s’en empare.
Félix acquiesce presque imperceptiblement.
— Alors restons-en là, dit-il. Là où quelque chose se dit sans encore vouloir être compris.
Lucian referme le carnet.
Pour la première fois depuis longtemps, il ne cherche pas la suite. Il accepte que le texte... ou leur dialogue, pour l’instant, s’arrête là où le langage commence à manquer, et que ce manque, précisément, fasse travail.
 
Revenu chez lui, Lucian se remet à écrire. Il sait fort bien qu'il va se répéter, mais il s'en moque... 
– Il y a dans la représentation quelque défaut qui permette quelquefois de sortir de la répétition...
Il revient au début de la conversation avec Félix quand il n’aurait su dire quand le nom d'Anatole s’est imposé.
Il n’était pas écrit dans le carnet. Pas encore.
Comment et pourquoi cette idée s'était-elle glissé dans mon esprit? 
Le nom d'Anatole n’avait pas non plus été prononcé par Igniatius. Il s’était glissé entre deux phrases, entre les deux pans d’un rideau subissant les soubresauts de mes émotions et ne demandant qu’à s’ouvrir.
— Anatole…, avais-je dit, presque par provocation... pour voir ce que cela ferait.
Félix n’avait pas réagi. Pas même un signe.

— Ce n’est pas un nom propre… un nom de famille… juste un prénom, avais-je dit après coup, comme si je voulais rectifier sans que Félix me le demande. C’est… ce qui reste quand aucun des trois ne parle vraiment.

Il cherche dans ses notes. 

— Anatole… ce n’est pas quelqu’un qui parle. C’est ce qui arrive quand parler ne suffit plus. C’est peut-être ce silence-là qui commence à faire lien. 
 
 

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