“Après un départ d'une vitesse moyenne sur un terrain plutôt plat, il montait de nouveau, et la pente était assez raide. Il se pouvait qu'il ne fit pas fausse route, car le chemin qui menait à vallée devait lui aussi monter par endroits, et quant au vent, il avait sans doute tourné capricieusement, car Hans Castorp l'avait de nouveau dans le dos, et il y trouvait un avantage. Était-ce la tempête qui le courbait en avant ou était-ce ce plan déclive voilé par un crépuscule de neige, blanc et tendre, qui exerçait une attraction sur son corps? On n'aurait besoin que de lui céder, de s'abandonner à cette attirance, et la tentation était grande, aussi grande, dangereuse, typique, qu'elle passait pour être ; mais cette notion n'enlevait rien à sa force vivante et effective. Cette attirance se targuait de droits particuliers, elle ne voulait pas se laisser ranger parmi les données générales de l'expérience, elle ne voulait pas s'y reconnaître, elle se déclarait unique et incomparable dans son insistance, - sans pouvoir nier, il est vrai, qu'elle était une inspiration émanant d'un certain côté, une suggestion venant d'un être en vêtements d'un noir espagnol, avec une collerette ronde et plissée d'une blancheur de neige, image à laquelle se rattachaient toutes sortes d'impressions sombres, jésuitiques, tranchantes et hostiles à l'humanité, toutes sortes de souvenirs de torture et de bastonnade, choses dont M. Settembrini avait horreur, mais par quoi il ne faisait que se rendre ridicule, avec sa rengaine d'orgue de barbarie et sa "ragione"...
Mais Hans Castorp se comporta vaillamment et résista à la tentation de se laisser aller. Il ne voyait rien, il luttait et avançait; utilement ou non, il peinait pour sa part et se déplaçait au mépris des liens qui lui pesaient et dont la tempête glacée chargeait de plus en plus ses membres. Comme la montée devenait trop raide, il tourna de côté, sans trop s'en rendre compte, et suivit ainsi pendant quelque temps la pente. Ouvrir ses paupières convulsées était un effort dont il avait éprouvé l'inutilité, ce qui n'encourageait guère à le renouveler.
Néanmoins, il voyait de temps en temps quelque chose : des pins qui se rapprochaient, un ruisseau ou un fossé dont la noirceur se dessinait entre les rebords de neige qui la surplombaient; et lorsque, pour changer, il descendit de nouveau une pente, affrontant d'ailleurs une fois de plus le vent, il aperçut en avant de lui, à quelque distance, flottant librement, en quelque sorte balayée par des voiles confus, l'ombre d'une bâtisse humaine. Aspect bien venu et consolant! Il avait vaillamment peiné malgré tous les obstacles, jusqu'à ce qu'il eût revu des constructions de main d'homme qui l'avertissaient que la vallée habitée devait être proche.
Peut-être y avait-il des hommes là-bas, peut-être pourrait-on entrer chez eux, sous leur toit attendre la fin de la tourmente, et en cas de besoin se procurer un compagnon ou un guide, si l'obscurité naturelle était tombée dans l'intervalle. Il marcha vers cette chose presque chimérique et qui souvent manquait de disparaître dans l'obscurité de l'heure. Il dut encore fournir une ascension épuisante contre le vent, pour l'atteindre, et se convainquit, arrivé là, avec des sentiments de révolte, d'étonnement, d'effroi et de vertige, que c'était la hutte bien connue, le fenil au toit chargé de pierres que, par toutes sortes de détours et au prix des plus plus vaillants efforts, il avait regagné.
Que diable ! De lourds jurons tombèrent des lèvres raidies de Hans Castorp qui omettait les sons labiaux.
Pour s'orienter, il tourna autour de la hutte, en s'aidant de son bâton, et constata qu'il l'avait de nouveau atteinte par derrière et que par conséquent, durant une bonne heure, selon son estimation, il s'était livré à la plus pure et à la plus inutile sottise.
Mais c'est ainsi que cela se passait, c'est ainsi que l'on pouvait le lire dans les livres. On tournait en rond, on s'échinait, en s'imaginant avancer, cependant que l'on décrivait en réalité quelques vastes et stupides détours qui vous ramenaient au point donné comme la trompeuse orbite de l'année. C'est ainsi que l'on s'égarait, c'est ainsi que l'on ne se retrouvait pas. Hans Castorp reconnut le phénomène traditionnel avec une certaine satisfaction, encore qu'avec effroi. Il se frappa les cuisses, de colère et de stupéfaction, parce que l'expérience s'était reproduite si ponctuellement dans son propre cas particulier, individuel et présent.”
Néanmoins, il voyait de temps en temps quelque chose : des pins qui se rapprochaient, un ruisseau ou un fossé dont la noirceur se dessinait entre les rebords de neige qui la surplombaient; et lorsque, pour changer, il descendit de nouveau une pente, affrontant d'ailleurs une fois de plus le vent, il aperçut en avant de lui, à quelque distance, flottant librement, en quelque sorte balayée par des voiles confus, l'ombre d'une bâtisse humaine. Aspect bien venu et consolant! Il avait vaillamment peiné malgré tous les obstacles, jusqu'à ce qu'il eût revu des constructions de main d'homme qui l'avertissaient que la vallée habitée devait être proche.
Peut-être y avait-il des hommes là-bas, peut-être pourrait-on entrer chez eux, sous leur toit attendre la fin de la tourmente, et en cas de besoin se procurer un compagnon ou un guide, si l'obscurité naturelle était tombée dans l'intervalle. Il marcha vers cette chose presque chimérique et qui souvent manquait de disparaître dans l'obscurité de l'heure. Il dut encore fournir une ascension épuisante contre le vent, pour l'atteindre, et se convainquit, arrivé là, avec des sentiments de révolte, d'étonnement, d'effroi et de vertige, que c'était la hutte bien connue, le fenil au toit chargé de pierres que, par toutes sortes de détours et au prix des plus plus vaillants efforts, il avait regagné.
Que diable ! De lourds jurons tombèrent des lèvres raidies de Hans Castorp qui omettait les sons labiaux.
Pour s'orienter, il tourna autour de la hutte, en s'aidant de son bâton, et constata qu'il l'avait de nouveau atteinte par derrière et que par conséquent, durant une bonne heure, selon son estimation, il s'était livré à la plus pure et à la plus inutile sottise.
Mais c'est ainsi que cela se passait, c'est ainsi que l'on pouvait le lire dans les livres. On tournait en rond, on s'échinait, en s'imaginant avancer, cependant que l'on décrivait en réalité quelques vastes et stupides détours qui vous ramenaient au point donné comme la trompeuse orbite de l'année. C'est ainsi que l'on s'égarait, c'est ainsi que l'on ne se retrouvait pas. Hans Castorp reconnut le phénomène traditionnel avec une certaine satisfaction, encore qu'avec effroi. Il se frappa les cuisses, de colère et de stupéfaction, parce que l'expérience s'était reproduite si ponctuellement dans son propre cas particulier, individuel et présent.”
Thomas Mann, La montagne magique
Un nouveau jour se lève. Félix prépare sa prochaine séance avec Lucian qui va avoir lieu tout à l’heure.
Carnet de Félix
En vue de notre rencontre, Lucian m’a fait parvenir un dessin. Si je suis honnête, cette image m’a mis dans une position particulière et quelque peu difficile. Je m’y suis penché… non sans quelque vertige. Littéralement, je m’y perdais… jusqu’à ce qu’une petite voix me dise: ne cherche pas à faire redescendre ce qui est encore en hauteur...
J’ai mis du temps chercher ce qu’elle avait voulu dire … et puis j’ai compris et à partir de là, ce fut facile...
Je me suis dit qu’il ne faudra pas que je pousse Lucian à conclure. Et là, à nouveau les difficultés commencèrent. Comment ne pas «pousser» Lucian alors même que dans ma tête, mes propres conclusions se poussent au portillon... Avant même de débuter la séance, j’avais déjà de la peine à me retenir. Pour ce faire, je reviens à l'image qui me parle:
Ne ferme pas trop vite le paysage.
J'identifie le paysage à l'image qui est cadrée: une ligne noire, frontière quasi infranchissable. Mais aussitôt, j'entends qu’"il" est revenu.
Qui est "il"? "Revenu" de où?
Il a les deux pieds sur terre, sur le sol. Même si ce sol est à la fois solide et fragile. Je me prépare donc à une séance où le danger n’est plus l’effondrement, mais peut-être la tentation de tout expliquer. Et je me dis que mon rôle, ici, sera peut-être simplement de maintenir la distance juste entre le bas et le haut… Le bas étant le sol et le vertige le haut.
Je suis sujet au vertige… il m’arrive de me sentir à mi-chemin entre le dragon terrassé et le dragon rugissant le feu. J’ai beau savoir que ce n’est que pure imagination, mais, en ces cas, là je voyage réellement entre la vie et la mort… Fort heureusement cela ne dure point. En sueur, je rêve que je m’agrippe des deux mains au bâton, je le soulève et je frappe le sol violemment… Le choc me ramène à mon bureau…
Il me vient une dernière pensée avant d’entrer en séance...Cette image n’est pas celle d’une victoire. C’est celle d’un équilibre précaire, mais habitable malgré le chemin emporté par une avalanche.
Je me dis, en refermant cette analyse, si j'ai pu revenir sur terre sans perdre de vue la montagne, alors quelque chose de rare est en jeu. Il faudra, avec Lucian, marcher avec précaution.
Comme sur ces arêtes. Sans regarder trop longtemps vers les profondeurs. Sans vouloir rejoindre trop vite le sommet. Juste tenir... comme si nous tenions un bâton... semblable à celui du dessin.
Comme sur ces arêtes. Sans regarder trop longtemps vers les profondeurs. Sans vouloir rejoindre trop vite le sommet. Juste tenir... comme si nous tenions un bâton... semblable à celui du dessin.
Ce bâton, maintenant, je le vois autrement. Dans cet univers presque exclusivement minéral, fait de roche dure, fracturés de toutes parts, le bâton est le seul élément végétal. Un fragment de vivant arraché à la forêt, transporté là où rien ne pousse. Il ne vient pas de la montagne. Il vient d’ailleurs. Et c’est précisément pour cela qu’il parle.
Il parle non pas pour indiquer le chemin disparu, non pas pour promettre un passage futur, mais pour dire quelque chose de beaucoup plus simple, de beaucoup plus fondamental:
le sol est ici. Ici seulement. Là où le pied peut encore se poser.
le sol est ici. Ici seulement. Là où le pied peut encore se poser.
Je remarque alors que le corps du marcheur est lui aussi traversé par cette logique de couches, comme la montagne. Le manteau, à l’extérieur, est bleu-violet, sombre, presque nocturne, couleur de la roche, de l’ombre, de ce qui protège et dissimule. Mais son intérieur est rose. Rose comme la chair vivante. Rose comme l’aube. Rose comme un commencement discret. Il est fragile, encore caché. Je ne peux m’empêcher de penser à Anatole et à ce qui, en lui, relève d’une naissance possible. Il pourrait être, par sa révolte, un passage vers autre chose.
Le pantalon est vert. Vert de printemps. Le vert du printemps et de la genèse. Vert de ce qui pousse, de ce qui se relève après l’hiver. Il couvre le sexe, non pour le nier, mais pour l’inscrire dans une temporalité, vers une promesse différée. Le vivant n’est pas supprimé; il est maintenu. Et puis il y a cette cordelette, à la hauteur du nombril. Le lieu du lien, attache première par excellence. Lieu de la dépendance originaire. Cette cordelette qui reliait, et qui, précisément, s’est rompue, ou détachée, entre Don Carotte et Sang Chaud. Non pas dans un geste spectaculaire, mais dans une usure silencieuse. Un glissement, comme une avalanche lente. Je comprends alors que tout est là. Le bâton végétal dans le monde minéral. Le rose intérieur caché sous le manteau sombre. Le vert du vivant contenu.
Et la corde rompue qui rappelle qu’aucune liaison n’est acquise une fois pour toutes.
Et la corde rompue qui rappelle qu’aucune liaison n’est acquise une fois pour toutes.
Le bâton ne dit pas "avance!" Il ne dit pas non plus "rejoins l’autre". Il dit seulement "tiens-toi ici. Éprouve par tous les sens! Marche si tu peux, mais ne force pas le sol à devenir chemin."
Et je me dis, presque en chuchotant à ma propre conscience, que peut-être la tâche n’est pas de réparer ce qui s’est rompu, mais de supporter la rupture sans se dessécher. Rester vivant dans un paysage de pierre, avec pour seul guide un morceau de bois, voilà l'épreuve. Cette simple branche, autrefois liée au tronc de l'arbre qui, peut-être, fit partie d'une forêt est une facette accessible de la mémoire du vivant.
Cela suffit... pour aujourd’hui.


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire