«Le fond de la quête noétique est peut-être celui-ci: il s'agit de récupérer les domaines perdus du psychisme gagnés à l'ennemi. Il s'agit de gagner du postlangage sur le prélangage et sur l'interdépendance humaine dont il est le vecteur. Thèse. La définition de la pensée mythique est simple: Si le mythe est la narration qui fonde le groupe, alors à l'intérieur de cette narration (la langue transmise) le narrateur est le groupe qui engage ses cinq stratégies de chasse sur le milieu qu'il discerne peu à peu dans l'emprise ambiante. La meute reste le maître, si peu synchronisée qu'elle soit aux nouveaux temps.
Si penser dépend du langage collectif acquis dans la langue ancestrale du groupe, penser peut-il dépenser la dépendance? Non. Aucun groupe n'a «inventé» la langue qu'il parle.
Aucun sujet n'a fait l'expérience du passé qu'il relaie. La palpitation du cour de chacun n'est pas déclenchée par son cœur - mais par le pouls du cœur de sa mère. La langue n'est pas inventée elle-même par les groupes qui la parlent. De façon curieuse, sa nature n'est aucunement artificielle ni technique. (Elle n'est divine ni humaine mais elle est sans nomothète et elle est non-thétique.) La magnifique possibilité théorique qu'a dégagée Étienne de La Boétie est impossible. On peut se libérer autant qu'il est possible mais on ne peut pas être libre. Si penser dépend du langage collectif acquis dans la langue naturelle, penser peut-il penser le plus possible sa dépendance à ce qui est antérieur au groupe qu'a solidarisé la langue? Peut-être, un peu, oui.
On peut même mourir pour penser.
C'est pourquoi il faut contempler le vide en amont de toute chose. On peut renaître de mourir. (On peut être désarçonné.) On peut mourir de penser. (La pensée a un contenu.) La naissance peut être poursuivie dans son étrange effroi errant. (On peut renaître. On peut recommencer sa vie.) Le premier monde peut avancer son museau dans le second monde. Le premier royaume règne encore sur le dernier royaume.
Le jadis surgit encore. Le soleil éclaire toujours.
Ce qui est plus ancien dans le temps est lié à ce qui est plus spontané dans sa forme.
Scolie. C'est en quoi la nature est le meilleur des visibles.
Son jaillissement jaillit encore de l'arrière de la visibilité première. Elle est encore un étrange coup d'œil rétrospectif.»
Cahier de l’Enfant Lune
Ces cahiers parlent de chose et d’autres difficile à dire, mais que presque tout le monde a déjà ressentie sans toujours pouvoir les nommer. Je les ai écrit bien avant de parler, avant même de savoir qui j’étais… ou qui nous sommes… En ces temps là quelque chose en nous existait déjà. Il y a une vie plus ancienne que nos idées, et que notre volonté, plus ancienne même que notre manière de dire «moi».
Parler de «quête noétique», c’est parler de la recherche de la pensée. Mais il ne s’agit pas ici d’apprendre des choses comme à l’école. Il s’agit de savoir ce que penser veut dire au plus profond. D’où viennent nos pensées?
D’où viennent les pensées de l’Enfant Lune? Est-ce que ce sont vraiment les siennes… ou les nôtres? Ou bien est-ce qu’elles nous viennent d’un monde plus ancien que nous?
Je ne puis que m’étonner du fait que l’Enfant Lune ait pu avoir ce genre de lecture… et cela m’amène à reconsidérer aussi le fait que c’est Igniatius qui le rapporte. Il parle peu mais apporte beaucoup…
Quand il dit, reprenant ce qu’il a lu, qu’il faut «récupérer les domaines perdus du psychisme gagnés à l’ennemi», cela peut sembler très abstrait. En réalité, l’idée est assez simple. Il veut dire qu’une part de notre vie intérieure nous a été enlevée… peut-être recouverte… occupée même. Par quoi? Par le groupe, par l’habitude, par la langue commune, par ce que tout le monde dit… pense… transmet… ou répète. L’«ennemi», ce n’est pas seulement quelqu’un du dehors. C’est aussi tout ce qui, en nous, répète sans cesse ce qui vient des autres.
Autrement dit: nous croyons penser librement, mais une très grande part de ce que nous pensons nous a déjà été donnée. La langue que nous parlons… nous ne l’avons pas inventée. Les histoires, les images, les peurs, les façons de voir le monde étaient déjà là avant notre naissance. Nous entrons dans une maison déjà construite.
C’est pour cela que, comme Pascal Quignard, l’Enfant Lune, par la bouche d’Igniatius, parle de mythe. Ici, le mythe ne veut pas dire seulement une vieille légende avec des dieux et des monstres. Le mythe, c’est plus largement le grand récit dans lequel un groupe humain se reconnaît. C’est, avant de m’en faire part, l’histoire qu’il se raconte à lui-même pour savoir qui il est, ce qu’il doit craindre ou ce qu’il doit aimer. Le mythe donne une forme au monde. En l’occurrence un monde dans lequel un autre monde aurait pris place…
Et dans cette histoire, dans son monde… à l’intérieur de celui d’Igniatius… l’Enfant Lune s’aperçoit… et dit… à la suite de Quignard, que ce n’est pas vraiment un individu qui parle. Ce serait le groupe. Le narrateur, au fond, serait une meute. Cela veut dire que la parole humaine n’est pas d’abord solitaire. Elle porte déjà la trace des autres, des ancêtres, de la collectivité. «Même quand je parle seul, quelque chose du groupe parle encore en moi.»
Ces mots résonnent très fort. Ils posent une question presque douloureuse: si penser dépend de la langue reçue du groupe, peut-on jamais se libérer de cette dépendance?
Igniatius est-il indépendant de l’Enfant Lune… ou de Don Carotte…ou inversement? La réponse est sévère: non… pas complètement. On peut se dégager un peu, on peut prendre de la distance, on peut voir un peu plus clair. Mais devenir absolument libre, non. Pourquoi? Parce que le moyen même avec lequel nous pensons, la langue, ne vient pas de nous.
L’exemple du cœur et de la mère est très important. Il dit que le battement du cœur de chacun n’est pas d’abord déclenché par son propre cœur, mais par celui de la mère. Cette image veut dire quelque chose de très simple et de très profond: notre vie commence dans la dépendance. Avant d’être séparés… si nous le sommes un jour… nous avons vécu dans un autre rythme que le nôtre. Nous sommes d’abord liés. Nous ne commençons pas comme des êtres indépendants. Nous commençons comme des êtres portés.
Et ce qui est vrai du corps est aussi vrai de la langue et de la pensée… et c’est aussi vrai d’Igniatius… de l’Enfant Lune, de Don Carotte, de Sang Chaud, de Pinocchio l’Autre… et de moi… et de nous tous…

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