jeudi 16 avril 2026

(33) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune

 
« Je suis dans un café, je regarde autour de moi. Il y a des tables, des chaises, un miroir au fond de la salle, un homme qui lit. Tout cela est là, offert à ma perception. Mais ce qui frappe, ce n’est pas seulement la présence de ces objets: c’est leur manière d’être là, leur évidence tranquille.
Je ne doute pas qu’ils existent. Je ne me pose pas la question de leur être. Ils sont simplement là, dans une sorte de plénitude silencieuse. Et moi, je suis au milieu d’eux, sans distance véritable.
Pourtant, si je réfléchis, je m’aperçois que cette évidence repose sur une certaine manière de comprendre l’être. Je traite ces choses comme des réalités indépendantes, posées devant moi, distinctes les unes des autres.
Mais cette manière de voir n’est pas donnée une fois pour toutes. Elle est déjà une interprétation du monde, une certaine ontologie que je n’ai pas choisie, mais que j’assume à chaque instant.
Ainsi, même dans la perception la plus simple, la plus quotidienne, se glisse une compréhension de l’être. Et cette compréhension, loin d’être explicite, demeure le plus souvent cachée, implicite, comme le fond silencieux sur lequel se détachent toutes choses.»
 
 Jean-Paul Sartre, L'être et le néant
 


Quand Igniatius amène un dessin sur lequel figure un Nounours avec ses petits qui posent mille et une questions et qui sont les compagnons discrets de l’Enfant Lune… Lucian ne peut s'empêcher de penser qu'Igniatius, en quelque sorte, remonte le temps. Il commence à comprendre comment, à travers les dessins qu'il apporte, tout en niant d'en être l'auteur, Igniatius se raconte en faisant parler ses personnages... Des personnages qui inquiètent Lucian...par le fait qu'il les reconnaît parfaitement... au point qu'ils pourraient tout autant être les siens... d'autant que ce qu'ils disent... il pourrait le dire lui-même...
 
 
Les carnets de Nounours
 
– Ce qui est vertigineux, et rejoint exactement votre intuition, mes chers petits, c’est que le simple fait de dire «il y a des choses» engage déjà une métaphysique entière. Le mot «chose» n’est pas innocent. Il transporte avec lui une décision ancienne, oubliée, mais active: celle de considérer le monde comme composé d’unités séparées, stables, identifiables.
Autrement dit, avant même de penser, vous êtes déjà engagé dans une manière de penser. Et cette antériorité silencieuse, c’est précisément ce qu’on appelle une ontologie implicite.

– Qu'est-ce que c'est qu'une ontologie implicite?
– Imaginez que vous entriez dans une pièce dans le noir. Vous avancez doucement, vous touchez une table, une chaise, un rideau... ou un mur. Vous pourriez  dire: «il y a des choses ici». Sans vous en rendre compte, vous êtes déjà en train de penser le monde d’une certaine manière: comme un ensemble de «choses» séparées, chacune ayant sa place. Vous n'avez pas décidé cela. Vous n’avez pas dit: «je vais adopter cette idée du monde». Pourtant, vous l’utilisez. C’est cela, une ontologie implicite.
Le mot «ontologie» vient de la philosophie, et il veut simplement dire : une manière de comprendre ce qui existe.
Une ontologie, c’est une réponse à la question:
«Qu’est-ce qu’il y a, au fond?»
Par exemple, on peut penser que le monde est fait de choses solides (comme des pierres, des objets).
Ou bien on peut penser qu’il est fait surtout de relations, de mouvements, d’événements.
Ou encore de pensées, ou d’images.
Chaque réponse est une ontologie différente.
– Mais alors, pourquoi «implicite»?
– Parce que, la plupart du temps, personne ne réfléchit à tout cela.
Vous vivez, vous parlez, vous regardez, et dans votre manière de faire tout cela, il y a déjà une idée du monde… mais cachée… non dite.
Quand vous dites: «passe-moi cette chose», vous faites comme si le monde était rempli de choses qu’on peut montrer… ou prendre.
Vous n’avez pas appris une théorie.
Vous utilisez déjà une façon de voir le monde. Ce n’était pas nécessaire parce qu’e
lle est implicite, parce qu’elle n’est pas formulée.
Mais elle est bien là.
– On pourrait dire que c’est comme des lunettes invisibles.
– C’est cela… vous  voyez à travers elles,
mais vous ne les voyez pas.
Et si quelqu’un vous demande: «pourquoi dites-vous que ce sont des choses?», vous pourriez être surpris. Parce que pour vous, c’est évident. C’est «comme ça».
L’ontologie implicite, c’est ce «comme ça».

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