Où l’on voit apparaître des possibilités qui déstabilisent autant qu'elles éclairent.
Extrait du carnet d'Igniatius
Juste avant le crépuscule et avant que nous n'ayons pu encore reconnaître les lieux de notre précédent voyage, la forêt se dressait devant nous avec cette même majesté ancienne dont les mots de Don Carotte et de Sang Chaud avaient déjà tenté d'approcher la présence. Je crus d'abord retrouver ce qu'ils avaient vu. Cette impression ne dura guère. Un lieu ne répète jamais le regard qui l'a précédé; il lui donne seulement l'occasion de continuer autrement. Je marchai longtemps sans penser aux dessins et cela m'étonna. Depuis quelque temps, ils occupaient mes pensées avec une insistance que je ne m'expliquais pas. Je continuais d'affirmer que je les avais trouvés dans une galerie, et cette réponse me suffisait presque toujours. Ce n'était pas un mensonge. Pourtant, ce jour-là, il me sembla soudain qu'elle laissait quelque chose intact, comme si elle répondait correctement à une question qui n'était plus tout à fait la bonne.
Les arbres montaient dans une lumière de plus en plus rare. Les mousses, en absorbant les sons, épaississaient le silence. Les racines poursuivaient sous nos pas un travail que personne ne semblait leur avoir enseigné. Je regardais tout cela avec une attention tranquille, lorsqu'une pensée me traversa avec la discrétion d'un souffle.
Et si je m'étais trompé de galerie?
Je parlai toujours de ce lieu comme d'une galerie où l'on expose des dessins. Aujourd'hui, je me demande si je ne désignais pas, sans le savoir, tout autre chose. Une pensée comme une galerie faisait son chemin... ne montrant pas seulement...
Elle conduit... Elle traverse... reliant deux espaces qui, sans elle, seraient demeurés étrangers l'un à l'autre.
Je levai les yeux.
La forêt elle-même n'était-elle pas une galerie?
Les racines ne creusaient-elles pas leurs propres galeries sous la terre ?
Et la mémoire, à sa manière, ne faisait-elle pas de même?
Je pensai alors à Lucian.
Cette galerie conduisait-elle jusqu'à lui?
Ou bien Lucian n'était-il lui aussi qu'un passage sur un chemin commencé bien avant nous ?
Je ne cherchai pas de réponse.
Les réponses ont parfois l'inconvénient de refermer les chemins qu'elles prétendent éclairer.
Je continuai donc à marcher.
Il me semblait que quelque chose poursuivait son travail sans avoir besoin de mon assentiment. Ce n'était pas encore un dessin. Ce n'était même pas une image. J'aurais plutôt parlé d'une possibilité très ancienne qui ne consentait pas à demeurer entièrement contenue dans ce qu'elle était déjà.
Non qu'elle désirât devenir autre.
Peut-être désirait-elle seulement continuer.
Et il arrive parfois que cette continuation emprunte le dessin, comme l'eau emprunte le lit d'une rivière sans jamais s'y confondre.
Je compris alors pourquoi il m'était devenu si difficile de dire que j'avais trouvé ces dessins.
Je pouvais bien affirmer les avoir découverts.
Je pouvais même soutenir les avoir tracés.
Mais plus j'y songeais, plus je me demandais lequel de nous avait véritablement ouvert le passage.
Les dessins avaient-ils trouvé leur chemin jusqu'à moi ?
Ou bien avaient-ils, depuis longtemps déjà, commencé à tracer en silence leur galerie à travers ma mémoire ?
Je n'avais aucun moyen d'en décider.
Et cette ignorance ne me pesait plus.
Lorsque je sortis enfin mon carnet, je n'eus pas le sentiment de commencer un dessin.
J'avais seulement rejoint un chemin dont je ne pouvais plus dire où il avait commencé.
Peut-être dans cette forêt.
Peut-être chez Lucian.
Peut-être dans une galerie dont je continue encore aujourd'hui à ignorer si elle se trouvait dans une maison, sous une montagne... ou quelque part entre les deux, là où les chemins extérieurs rencontrent parfois ceux que nous portons en nous sans les connaître.

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