Où l’on
voit qu’il est parfois nécessaire de perdre pied pour apprendre ce que
marcher veut dire… et… que certaines leçons commencent précisément
lorsque le professeur manque… et… que Lucian, fort occupé à sauver sa
peau, allait découvrir qu’un corps peut comprendre bien avant celui qui
l’habite.
Journal de Lucian
Je
me débattis d’abord contre cette absence comme si la violence de mes
gestes pouvait contraindre la mer à me restituer un sol, mais plus je
nageais avec cette volonté de choisir entièrement ma direction, plus
chaque vague me révélait la disproportion entre la force que je lui
opposais et celle dont elle disposait sans même avoir à la déployer
contre moi; je gagnais quelques mètres lorsque son mouvement allait dans
le mien, les perdais lorsque le retrait me reprenait, croyais avancer
tandis qu’une masse d’eau plus vaste me déplaçait latéralement, et ce ne
fut qu’à mesure que la fatigue commença à dissoudre cette obstination
que je pus enfin sentir ce qui, jusque-là, m’avait seulement malmené.
Il
y avait dans la vague un moment où elle arrivait avant d’être visible,
une poussée sous mon corps, un soulèvement auquel je pouvais consentir
plutôt que m’opposer, puis cet instant presque imperceptible où, arrivé
au sommet de son mouvement, je pouvais donner quelques coups de bras
dans la direction qu’elle-même me prêtait, avant que l’eau ne se retirât
et qu’il fallût cesser de vouloir la vaincre pour conserver assez de
force jusqu’à la suivante; et ainsi, sans que j’eusse jamais choisi de
l’apprendre, je me mis à composer avec ce qui me dépassait, à entrer
dans la mesure inconnue de cette danse commencée sur le pont, non plus
en cherchant à corriger chaque mouvement mais en découvrant que certains
de mes gestes ne devenaient possibles qu’à condition d’être accomplis à
l’intérieur d’un mouvement plus vaste qu’eux.
Quel étrange
professeur de danse cela aurait fait, pensais-je peut-être sans parvenir
à donner à cette idée plus qu’un éclair fugitif, puisqu’il ne
s’agissait plus maintenant de montrer un pas mais de m’enlever jusqu’au
sol sur lequel j’aurais pu le répéter, de me faire comprendre par les
jambes, les bras, le souffle, ce que nul discours n’aurait pu produire
aussi sûrement, à savoir qu’il est des mouvements auxquels nous ne
prenons part qu’après avoir renoncé à en être le principe; et si quelque
chose d’Igniatius se trouvait là, je ne pouvais encore le savoir, pas
davantage que je ne pouvais comprendre combien il était singulier que
moi, qui étais venu chercher dans les images la trace d’une parole, je
fusse contraint, avant d’y parvenir, de suivre ce chemin inverse où le
corps parle le premier et où les mots, essoufflés, ne viennent qu’après.
Une
masse sombre apparaissait parfois entre les crêtes, disparaissait
lorsque je redescendais au creux de la houle, puis revenait plus large,
et je mis du temps à comprendre que ce que je prenais d’abord pour
quelque objet dérivant était la terre elle-même, l’une des îles
peut-être, non encore sous la forme rassurante d’un rivage mais comme un
amas de roches entre lesquelles l’eau bondissait en larges gerbes
blanches... or cette terre que j’avais désirée lorsque mes pieds
cherchaient vainement le fond devint, à mesure que je m’en approchais,
une autre menace, car la mer, rencontrant enfin ce qui l’arrêtait,
revenait sur elle-même, se brisait, s’engouffrait entre les blocs,
repartait avec une violence accrue, de sorte que le lieu où j’espérais
reprendre pied était précisément celui où l’eau et la pierre semblaient
rendre tout appui plus dangereux.
Je tentai d’abord de
m’écarter, puis une vague me poussa vers les rochers; je profitai de son
mouvement, puis son retrait me reprit, et pendant un temps dont je
serais incapable de mesurer la durée je fus ainsi porté vers la terre et
rendu à la mer, avançant et reculant dans cette frontière où ni l’une
ni l’autre ne me possédait entièrement, jusqu’à ce que mon pied
rencontre enfin une pierre et que la joie presque brutale de cette
résistance retrouvée me pousse à y mettre tout mon poids, erreur
immédiate dont la roche couverte d’eau me punit sans intention davantage
que la mer n’en avait eue, puisque mon pied glissa, mon genou heurta
une arête et que je fus rejeté en arrière avant d’avoir pu comprendre
que reprendre pied demanderait une autre patience que celle avec
laquelle j’avais appris à ne plus chercher le fond.
Je revins
pourtant, parce que désormais je savais qu’il existait quelque chose
sous l’eau, et lorsque ma main trouva à son tour la roche je ne tentai
plus de m’y hisser tout entière d’un seul effort, mais laissai la vague
me soulever jusqu’à elle, cherchant pendant cette brève ascension une
fissure où mes doigts pussent tenir, puis attendant la poussée suivante
pour gagner quelques centimètres encore, comme si la mer elle-même,
après m’avoir si longtemps retiré tout appui, devait maintenant me
prêter momentanément sa force pour que je puisse lui échapper ; et
lorsque enfin mon avant-bras passa sur une arête, qu’un genou trouva une
cavité et que mon ventre bascula sur la pierre, je demeurai étendu là
sans savoir si j’étais réellement hors de l’eau, puisque l’écume
continuait de passer autour de mes jambes et que chaque nouvelle vague
venait encore me rappeler que la terre sur laquelle je venais d’arriver
n’était pas cette séparation nette que j’avais imaginée depuis le
bateau.
Je me relevai lentement, et ce fut alors que je
compris, ou plutôt que mon corps m’imposa encore une fois de comprendre
après lui, que reprendre pied ne signifie pas retrouver immédiatement
l’équilibre, car la roche était fixe sous moi tandis que je continuais à
tanguer, mes genoux corrigeant des inclinaisons qui n’existaient plus,
mon torse se portant en sens contraire d’une houle absente, mes bras
s’écartant chaque fois que mon corps anticipait un roulis dont la terre
ne savait rien; le mouvement qui avait appartenu au paquebot, puis à la
mer autour de moi, s’était installé dans mes muscles, et je marchais sur
cette île comme si quelque chose en moi avait conservé la mémoire
immédiate de l’eau, non cette mémoire où l’on se souvient d’un événement
passé, mais celle, plus profonde, par laquelle le corps continue
quelques instants à habiter le monde qui vient de disparaître.
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