samedi 22 août 2026

(181) L'abracadabrante histoire de l'Engfant Lune



Où les mots, à force d’avoir été répétés, finissent par ne plus désigner seulement une qualité… mais débordent jusqu’à la manière même de regarder


On l’avait dit insubmersible, et le mot, à force d’avoir été répété, avait fini par ne plus désigner seulement une qualité de sa construction, mais une manière de regarder la mer, ou plutôt de ne plus avoir à la regarder tout à fait, comme si l’acier, les calculs, les cloisons étanches et la puissance des machines avaient peu à peu déplacé hors du champ de la pensée ce qui, depuis toujours, accompagnait silencieusement tout voyage sur l’océan… la possibilité de ne pas arriver.
Il portait pourtant des canots, vingt-quatre exactement, pas un de plus que ne l’exigeait la loi, soigneusement bâchés, solidement retenus dans leurs berceaux sur le pont supérieur, et leur présence même avait quelque chose d’étrange, puisqu’ils semblaient reconnaître, par leur seule existence, une éventualité que tout le reste du paquebot avait précisément été conçu pour rendre presque inconcevable. Ensemble, ils auraient pu recevoir cinq cents personnes, tandis que plusieurs milliers pouvaient prendre place à bord… mais pourquoi en aurait-il fallu davantage, dès lors que le navire ne devait pas sombrer et que les radeaux, inutiles autant qu’encombrants, n’auraient fait que rappeler, par leur masse maladroite et leur destination trop évidente, qu’au-dessous des ponts, des salons, des cabines, des lumières et des coursives s’étendait encore cette eau sans prise où nul homme ne pouvait longtemps demeurer?
La loi, plus ancienne peut-être que cette confiance nouvelle, avait cependant conservé quelques-unes de ses prudences… chaque couchette possédait son gilet de liège, une vingtaine de bouées demeuraient suspendues le long des bastingages, et tout avait été compté, vérifié, réparti selon la règle, de sorte que le danger lui-même semblait avoir trouvé sa place dans l’organisation générale du bord, non plus comme une puissance susceptible de surgir où et quand elle voudrait, mais comme une possibilité déjà mesurée, pliée, attachée sous une bâche, assignée à un nombre précis d’objets dont la présence suffisait à déclarer que tout avait été prévu.
Il y avait dans cette construction quelque chose qui aurait pu rappeler une autre architecture, beaucoup plus ancienne et infiniment plus petite, enfermée elle aussi dans une coque protectrice, parcourue de voies, de relais, de passages, de régions diversement affectées à la perception, au mouvement, à la mémoire, au langage, mais dont la puissance venait moins de chacune de ces parties que de l’incalculable multitude des chemins qu’elles pouvaient ouvrir entre elles; un monde replié dans quelques poignées de matière, capable de recevoir la lumière d’une étoile, le fracas d’une vague, le visage d’un absent, un mot prononcé trente années auparavant, puis de les rapprocher soudain sans qu’aucun ingénieur eût pu dessiner d’avance le plan exact du trajet par lequel ils allaient se rejoindre.
Lui aussi possédait ses protections, ses enveloppes, ses circulations soigneusement maintenues, ses réserves et ses suppléances, cette prodigieuse faculté surtout de poursuivre son œuvre lorsque quelque chose vient à manquer, de modifier un chemin, d’en renforcer un autre, d’apprendre par la répétition et parfois même par l’accident ce qu’aucun plan initial ne semblait lui avoir expressément destiné; et plus on considérait cette architecture, moins il devenait possible de savoir si sa grandeur résidait dans ce qu’elle contenait déjà ou dans le nombre presque inimaginable de relations encore susceptibles de s’y former, comme si sa véritable richesse n’avait jamais été entreposée quelque part, à la manière d’une cargaison, mais demeurait en puissance dans les passages qui pouvaient encore s’ouvrir.
Le paquebot, lui aussi, donnait cette impression d’un possible excédant de beaucoup l’usage immédiat qu’on faisait de lui. Il ne s’agissait pas seulement d’une coque contenant des cabines et des machines, mais d’un entrelacs de ponts, de coursives, de conduites, de câbles, de vannes, de portes, d’escaliers, de mécanismes dont beaucoup pouvaient continuer à fonctionner si d’autres venaient à manquer, et dont la multiplicité paraissait précisément garantir que jamais une seule défaillance ne suffirait à atteindre l’ensemble. On avait séparé les volumes pour que l’eau, si elle parvenait à entrer, rencontrât des limites ; doublé certains dispositifs pour qu’une panne ne devînt pas une immobilité; distribué les fonctions de telle manière que le dommage pût rester local, contenu, presque oublié par tout ce qui continuait autour de lui à vivre normalement.
Ainsi la solidité ne résidait-elle peut-être pas tant dans l’idée qu’aucune blessure ne pourrait jamais se produire que dans la certitude qu’une blessure resterait une blessure, c’est-à-dire quelque chose de circonscrit, dont les conséquences ne franchiraient pas les frontières préparées pour elles. Un compartiment pouvait être envahi sans que le navire cessât d’être un navire, comme une voie peut parfois se fermer sans que la pensée cesse de trouver passage; une partie pouvait momentanément manquer à l’ensemble sans que l’ensemble disparût avec elle, et cette faculté de continuer malgré l’atteinte ajoutait à la puissance une qualité peut-être plus troublante encore que la force : la capacité de compenser.
Mais cette comparaison, si quelqu’un avait songé à la poursuivre, aurait peut-être rencontré très vite sa propre limite, car ce qui rendait l’une de ces architectures si extraordinairement féconde était précisément ce qui la rendait impossible à enfermer tout entière dans un plan. Un cerveau ne se contentait pas d’emprunter ses chemins… il les transformait en les empruntant. Ce qu’il percevait changeait la manière dont il pourrait percevoir ensuite, ce qu’il apprenait modifiait les routes par lesquelles un apprentissage futur pourrait s’accomplir, et jusque dans le souvenir, qui paraissait conserver ce qui avait été, quelque chose se recomposait chaque fois que le passé revenait au présent, de sorte qu’on ne pouvait jamais être absolument certain que la carte dressée hier correspondît encore exactement au territoire d’aujourd’hui.
Le paquebot, au contraire, tirait sa confiance de ce que son plan ne devait pas changer.
Chaque chose y avait reçu sa place, chaque cloison sa résistance, chaque voie d’eau possible sa conséquence prévisible, chaque moyen de sauvetage le nombre d’hommes auquel la réglementation avait décidé qu’il devait correspondre… et si l’on avait pu ouvrir quelque immense atlas de cette construction pour y suivre les conduites, les circuits, les ponts superposés et les profondeurs où travaillaient les machines, on aurait peut-être éprouvé devant cette complexité la même stupeur que devant les ramifications d’un cerveau, à cette différence près que tout, ici, avait été pensé pour que l’imprévu, s’il survenait, fût obligé de prendre l’une des routes qu’on lui avait préparées.
C’était peut-être là que, presque imperceptiblement, quelque chose commençait à se renverser.
Car une protection dont on connaît l’existence peut accroître la prudence, mais elle peut également finir par modifier le regard porté sur ce dont elle protège. À force de savoir combien de compartiments pouvaient être envahis sans conséquence décisive, on risquait de regarder l’eau non plus comme ce qui pouvait trouver son propre chemin, mais comme ce qui devait nécessairement emprunter ceux que les calculs lui avaient assignés… à force de savoir qu’une coque résisterait à telle violence, qu’une pompe absorberait tel débit, qu’une cloison retiendrait telle masse, la mer elle-même pouvait devenir, dans la pensée, une succession de quantités admissibles, comme si mesurer ce qu’elle était capable de faire revenait déjà à déterminer ce qu’elle ferait.
Rien pourtant n’annonçait encore une catastrophe, et peut-être est-ce justement pour cette raison que les premiers signes auraient été si difficiles à reconnaître comme tels. Il n’y avait pas de rupture, pas de fracas, aucun événement assez considérable pour forcer l’attention à changer de direction ; seulement, ici ou là, de petites différences dont chacune, prise séparément, appartenait encore parfaitement au monde ordinaire du voyage : une vibration traversant l’acier un peu autrement, une houle dont le rythme obligeait le corps à corriger son aplomb, une brume qui effaçait plus tôt la ligne de l’horizon, une fraîcheur nouvelle dans le vent, quelque chose enfin qui ne constituait pas encore un danger mais pouvait, pour un regard suffisamment attentif, commencer à troubler cette frontière si soigneusement établie entre ce qui avait été prévu et ce qui ne l’avait pas été.
Et c’était peut-être là que l’autre architecture, celle que nul ne voyait et dont personne n’aurait songé à dresser le parallèle avec le géant d’acier, possédait sur lui un avantage singulier : elle pouvait faire d’un détail presque rien, puis, sans savoir encore pourquoi elle le retenait, le rapprocher d’un autre, laisser une sensation réveiller une image, une inclinaison du pont rappeler un mouvement ancien, une blancheur aperçue très loin rejoindre quelque chose dont le nom n’était pas encore venu, jusqu’à ce que l’ensemble formât soudain une figure qui n’existait nulle part auparavant.
Le cerveau ne prévoyait pas nécessairement ce qui allait arriver ; il pouvait seulement devenir autre au contact de ce qui arrivait.
Le paquebot, lui, avait été construit pour que ce qui allait arriver ne l’obligeât jamais à devenir autre.
Et tandis que ses canots demeuraient sous leurs bâches, que les gilets attendaient auprès des couchettes et que les bouées ponctuaient régulièrement les bastingages, tout continuait donc avec cette perfection rassurante des choses dont chaque précaution semble confirmer qu’aucune précaution supplémentaire n’est nécessaire ; mais au-dessous, contre l’acier, la mer accomplissait déjà ce qu’elle avait toujours accompli, sans connaître ni les plans, ni les lois, ni les nombres, touchant la coque en mille endroits à la fois et retirant aussitôt sa main avant de revenir, comme si elle cherchait, sans intention et sans hâte, non pas encore une faiblesse, mais simplement tous les chemins qui s’offraient à elle.

Inspiré très librement… à partir de
Morgan Robertson, Le Naufrage du Titan
Futility, or the Wreck of the Titan, 1898


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