mardi 15 septembre 2026

(211) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 



Où Félix, voyageur fatigué… mais l’esprit alerte, relit ce qu'il avait écrit autrefois à propos de ces îles qui apparaissaient l’une après l’autre dans la brume... et continue avec application de copier...


Carnet de Félix

Je viens de relire ce que j’avais écrit autrefois à propos de cette histoire qui me fatiguait autant qu’elle me retenait, de ces îles qui apparaissaient l’une après l’autre dans la brume, de ce pied suspendu au-dessus du vide qui cherchait moins l’idée du sol que le sol lui-même, et j’entends encore dans ces pages l’homme que j’étais alors, celui qui croyait déjà s’être approché assez près de ce qui lui arrivait pour pouvoir le suivre sans trop s’en protéger, alors qu’il continuait malgré tout à marcher sur le bord, à regarder ses propres pas comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre, à se demander où ils conduisaient et quel terrain pourrait enfin les recevoir sans comprendre que ce qui me tenait ainsi en suspens n’attendait peut-être aucun sol déjà formé et qu’il me faudrait un jour accepter que le passage lui-même, lorsqu’il se produit vraiment, déplace jusque dans le corps la manière dont on pèse.

Ce qu’Igniatius vient d’écrire me ramène là… mais, dès lors… la page ancienne ne tient plus tout à fait comme elle tenait auparavant… et je ne saurais dire qu’elle est devenue fausse puisque je reconnais encore ce que j’y avais senti, cette avancée au-dessus d’un vide dont chaque appui semblait devoir être découvert au dernier moment… Seulement quelque chose s’est introduit dans l’image et l’a travaillée de l’intérieur, comme une racine qui ne se contente pas de trouver la fissure où elle pourra passer mais qui, à mesure qu’elle s’y engage, en écarte les bords, y retient un peu d’eau, un peu de poussière, et finit peut-être par faire du lieu même où rien ne semblait devoir tenir un endroit qui n’existait pas avant elle.

C’est ainsi que je lis maintenant ce que raconte Igniatius de Pinocchio l’Autre, non comme l’histoire d’un homme qui aurait perdu la parole et qui, par quelque détour heureux, l’aurait retrouvée grâce à une marionnette, car il me semble que ce serait encore vouloir remettre en ordre ce qui justement ne s’est pas produit dans cet ordre-là, mais comme quelque chose de beaucoup plus incertain et, pour cette raison même, beaucoup plus vivant, puisque les morceaux reviennent d’abord, un à un, sans qu’Igniatius sache ce qu’ils forment, que la marionnette commence à se composer avant que son nom ne soit là pour la retenir, qu’elle ressemble assez au Pinocchio connu pour qu’on la reconnaisse et assez peu pour qu’elle commence déjà à lui échapper, puis qu’au moment même où l’Autre s’impose, non comme un adjectif ajouté à une figure déjà achevée mais comme le nom d’une sorte de soulèvement de cette figure contre un prénom qui la ramènerait trop vite vers ce qu’elle n’est plus… quelque chose parle… Je ne sais pas comment dire cela autrement sans lui enlever ce qui m’atteint. Quelque chose parle, et ce quelque chose n’a pas de bouche, ou plutôt la bouche qui aurait dû se trouver là… doit n’a jamais été dessinée… doit a été effacée… tandis que celui par lequel cette parole passe ne parlait plus lui-même, si bien que la scène se retourne d’une manière si simple qu’elle en devient presque impossible à saisir dès qu’on essaie de la réduire à une explication: la marionnette parle à travers celui qui devait la faire parler, et c’est en lui donnant — ou en lui laissant prendre, je ne sais même plus lequel de ces deux verbes convient — cette voix qu’Igniatius se découvre parlant, sans avoir eu auparavant à se demander s’il le pouvait encore.

Je sens combien cette phrase me déplace parce qu’elle touche précisément à ce que j’avais cru comprendre du passage, à cet instant où le corps quitte un appui avant que le suivant ne soit assuré, sauf qu’ici il n’y a peut-être même pas d’appui qui attende quelque part, pas de rive vers laquelle tendre et dont on pourrait dire après coup qu’elle était déjà là, invisible seulement, puisque la parole elle-même semble faire apparaître l’espace dans lequel elle devient possible, et je me demande alors si ce que j’appelais autrefois l’entre-deux n’était pas encore trop pauvre, trop docile à la géographie que je connaissais, comme si l’entre devait forcément être cet intervalle entre deux choses déjà constituées, alors qu’il peut peut-être arriver que les choses elles-mêmes deviennent autres dans l’espace qui s’ouvre entre elles.

Igniatius n’est plus exactement celui qu’il était avant que Pinocchio l’Autre parle, mais Pinocchio l’Autre non plus n’est plus seulement cette marionnette que ses mains avaient recomposée, et je ne parviens plus à décider lequel des deux entraîne l’autre parce que la question se défait au moment même où je la pose, le mouvement ayant déjà déplacé ce que j’aurais voulu prendre comme point de départ.

Je reviens à ce nom, l’Autre, et il me semble maintenant qu’il n’a pas seulement séparé la marionnette de Pinocchio mais qu’il a ouvert quelque chose de plus vaste, quelque chose qui pouvait passer aussi par Igniatius sans lui appartenir, comme si dire je suis autre n’exigeait pas encore de savoir de quoi l’on est autre, ni même de qui, et que le geste de se nommer ainsi avait suffi pour faire bouger autour de lui des frontières qu’aucun d’eux n’avait tracées consciemment.

Je pense alors à l’Enfant Lune, bien sûr, mais cette pensée ne vient plus comme une comparaison que je pourrais développer tranquillement depuis mon bureau, elle me rejoint plutôt comme une sensation déjà connue dont j’aurais oublié l’origine, quelque chose dans la manière dont un être se nomme lui-même et, ce faisant, se retire légèrement de la main qui prétendrait le tenir tout entier… non pour devenir indépendant au sens banal du mot, encore moins pour dresser contre son origine une souveraineté nouvelle, mais pour faire apparaître qu’il y avait déjà en lui davantage que ce que celui qui le regardait croyait avoir mis.

Et soudain je comprends pourquoi mes anciennes cartes me fatiguaient. Mon âme d’explorateur me disait qu’il fallait seulement les compléter. Je ne savais pas encore que chaque île nouvelle pouvait modifier la mer. Je croyais que l’Archipel se dévoilait peu à peu, qu’une terre apparaissait ici, puis une autre plus loin, et que je pourrais finir par les relier toutes sur la même feuille, alors que je commence à sentir maintenant qu’aucune carte ne peut rester intacte lorsque ce qu’elle reçoit change les distances, les courants, peut-être jusqu’à l’orientation de celui qui la tient entre ses mains. Pinocchio l’Autre n’ajoute pas simplement quelque chose à ce que je savais d’Igniatius. Sa présence déplace Igniatius… et Lucian avec lui. Et me voici déplacé à mon tour, non parce que j’aurais appris quelque chose de plus, mais parce que ce que je savais déjà ne se trouve plus exactement au même endroit.

Je relis cette vieille phrase:
Une seule racine suffit parfois.

Je croyais alors parler de la chance rare qu’aurait une racine de trouver dans le basalte une fissure assez profonde pour la recevoir, et je vois maintenant que j’accordais encore trop d’importance au lieu, comme s’il devait être prêt avant cette racine, comme si elle ne faisait qu’occuper une possibilité déjà offerte. Je la vois autrement maintenant. Elle entre là où presque rien ne paraît pouvoir entrer, elle s’y insinue sans savoir ce qu’elle trouvera plus bas, elle pousse parce qu’elle grandit, et la pierre, sans cesser d’être pierre, commence elle aussi à devenir autrement ce qu’elle était, tandis que l’espace minuscule entre elles n’est déjà plus un simple vide mais quelque chose qui prend forme à mesure qu’elles se rencontrent… Peut-être est-ce cela que je n’avais pas encore compris lorsque j’écrivais qu’un pied cherche le sol. Il arrive peut-être qu’en se posant il contribue à faire apparaître le lieu où il pourra tenir.


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