dimanche 19 avril 2026

(36) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune

 
« Les paroles des hommes s’en vont avec le vent, elles ne restent pas. Elles traversent l’air, elles se perdent, elles disparaissent. Mais ce qu’elles ont touché, ce qu’elles ont éveillé, cela demeure longtemps, comme une trace invisible.»
 
Jean-Marie Gustave Le Clézio, Désert
 


Dans ses carnet, Nounours, sûr de lui... fait apparaître, toutefois, par endroits, une légère instabilité, comme une faille où passent ceux qui l'accompagnent.

 Carnet de Nounours 

La parole n’est point à celui qui la dit,
Ni même à celui qui l’entend et la poursuit ;
Elle erre entre les deux, obscure et sans demeure,
Comme un souffle ancien qui cherche et qui demeure.

Moitié don, moitié perte, elle échappe et revient,
Nul ne sait d’où naquit ce mouvement souverain ;
Car quelque chose, en elle, insiste et se retire,
Une chose sans nom qui veut et qui soupire.

Je dis «chose»… et déjà le mot chancelle et fuit,
Comme un reste d’ombre échappé dans la nuit ;
Une chose, une cause en sourde connivence,
Qui meut sans origine et trouble la naissance.

Celui qui croit parler ne commence jamais,
Il entre en un courant plus vaste que ses pas ;
Celui qui croit ouïr incline son attente,
Mais c’est autre chose encor qui les hante.

Comme au jeu de paume où la balle revient,
Chacun suit le coup reçu qui n’est jamais sien ;
Mais nul ne sait ici d’où part la trajectoire,
Ni quelle main secrète en gouverne l’histoire.

Il est là… cet enfant… immobile et profond,
Son regard est un seuil où vacille le fond.

L’Enfant Lune se tient aux bords de la parole,
Il en sent le vertige et n’en sait point le rôle;
Il perçoit que les mots viennent d’un temps d’avant,
Qu’ils passent par sa bouche en le laissant absent.

Il écoute longtemps ce qui tremble et circule,
Comme un vent sans visage ou la mer qui recule ;
Et sent que ce qu’il vit ne lui appartient pas,
Qu’il est pris dans un flux dont il ignore le pas.

Je n’aime point les mots fermés comme des pierres,
Cousus, clos, étouffant la nuit et la lumière ;
Ils n’offrent point passage à la chose en travail,
Et ferment la fêlure où s’ouvre son détail.

Qu’on réponde… soit! Mais répondre à quelle voix?
À ce qui déjà parle et ne se nomme pas;
À une cause obscure, à l’appel qui persiste,
Et cherche un lieu vivant où la parole insiste.

Car causer n’est pas tant discourir ou lier,
C’est entrer dans ce flux que nul ne peut plier;
C’est prêter son haleine à ce qui veut paraître,
Sans jamais tout à fait en devenir le maître.

L’enfant le sait à peine… ou plutôt le pressent,
Dans un trouble léger qui le tient au présent;
Il regarde la chose et déjà s’y confond,
Ne sachant plus très bien d’où naît ce qui répond.

S’il fallait choisir… perdre la vue ou la voix,
Je garderais ce lieu où parle autre que moi;
Car voir reste à la rive, et parler nous traverse,
Comme un feu sous la mer qui consume et renverse.

Et soudain tout bascule, et la phrase s’éclaire:
Ce n’est point nous qui disons le fond des affaires;
Ce sont les choses mêmes, en leur cause profonde,
Qui parlent en nous et cherchent à faire monde.

Et peut-être, au fond… dans cette trouble version,
Parler n’est que répondre à ce qui dit « je suis » sans nom;
À cela qui, toujours, depuis l’ombre nous appelle,
Et cherche en notre voix la forme d’être réel.


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