Où Félix comprend que l’essentiel tient moins à ce que Lucian et Igniatius ont mis dans leurs personnages qu’à ce que ceux-ci leur ont permis de découvrir. À son tour, il se laisse déplacer par ce qu’il observe et voit sa manière de lire se transformer. Pinocchio l’Autre devient un lieu de passage, l’Enfant Lune une forme encore provisoire. La « prison du moi » prend alors le sens de rester soi sans laisser ses habitudes décider de tout. Écrire devient pour Félix une manière de voir jusqu’où cette découverte peut le conduire.
Cahier de Félix
Reconnaître ce qu’on n’a jamais vu. Encore une phrase dont je me serais méfié autrefois, et qui s’impose maintenant .
Si Lucian et Igniatius avaient seulement exprimé ce qu’ils portaient déjà en eux, je pourrais, avec suffisamment de patience, ramener chacun de leurs personnages à une intention. Un souvenir mène à une peur, à quelque vieux contenu dont le dessin ne serait que la traduction. Je sais trop bien faire cela. J’ai même gagné ma vie à le faire avec suffisamment de prudence pour ne pas appeler cela une réduction. Mais plus je regarde ce qui s’est produit entre Pinocchio l’Autre et l’Enfant Lune, plus cette explication me paraît manquer l’essentiel. Essentiel qui n’est pas ce qu’ils ont mis dans leurs personnages, mais ce que leurs personnages leur ont permis de rencontrer.
Ils ont fabriqué avec ce qu’ils étaient quelque chose qui les obligeait à n’être plus exactement ce qu’ils étaient. J’écris cette phrase en sentant bien que le sens se retourne déjà. Depuis quelque temps je fais la même chose avec eux. Je croyais observer Lucian, comprendre Igniatius, établir ce qui avait circulé de l’un à l’autre, et voilà que je me surprends à, physiquement, suivre leurs gestes comme Lucian suivait ceux d’Igniatius. Je relis leurs dessins avec mes propres phrases. Je laisse l’Enfant Lune entrer dans ce carnet sans prétendre expliquer d’où il vient. Je commence même à me demander si comprendre quelque chose consiste, au moins en partie, à nous permettre de modifier notre point de vue. Cela m’inquiète moins qu’autrefois. Ou plutôt l’inquiétude elle-même a changé de nature. Je n’ai plus devant moi le danger de me perdre dans ce que j’étudie, comme si mon premier devoir était de préserver intacte la distance qui me permettrait de savoir qui observe et qui est observé. Je découvre la possibilité que cette distance puisse se déplacer sans disparaître. Et que ce déplacement soit précisément ce qui me permette enfin de voir.
Lucian et Igniatius ont-ils jamais conçu leurs personnages au sens où je l’entendais? Ont-ils commencé quelque chose, puis laissé agir suffisamment longtemps, pour enfin se trouver devant une forme qui contenait davantage de possibilités qu’ils n’en avaient placées consciemment en elle? Pinocchio l’Autre aurait alors été moins le prédécesseur de l’Enfant Lune que le lieu de son passage. L’Enfant Lune lui-même pourrait n’être que le lieu provisoire où quelque chose continue de chercher une forme.
Soudain je comprends pourquoi cette histoire de prison du moi me touche beaucoup plus que je ne l’aurais souhaité. Il ne s’agit pas de renier, ni de devenir un autre. Ni même d’espérer atteindre quelque improbable dehors où je cesserais d’être Félix. Il suffit que quelque chose auquel je participe devienne assez réel pour que je ne puisse plus lui imposer entièrement mes anciennes habitudes. Alors le moi demeure, mais il cesse un instant d’être le gardien qui possède toutes les clefs.
Je pensais étudier la manière dont Lucian et Igniatius avaient créé leurs personnages. Je commence à soupçonner qu’ils avaient surtout découvert, grâce à eux, comment laisser une création les conduire là où aucun des deux n’aurait su aller seul. Et si j’écris encore, ce soir, ce n’est pas seulement pour consigner cette découverte. C’est pour voir jusqu’où elle me conduira.
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