mercredi 14 octobre 2026

(243) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune


« Je me suis égaré si loin dans Léonard que je ne sais pas tout d'un coup revenir à moi-même... Bah! Tout chemin m'y reconduira: c'est la définition de ce moi-même. Il ne peut pas absolument se perdre, il ne perd que son temps.

Suivons donc un peu plus avant la pente et la tentation de l'esprit; suivons-les malheureusement sans craintes, cela ne mène à aucun fond véritable. Même notre pensée la plus « profonde » est contenue dans les conditions invincibles qui font que toute pensée est «superficielle». On ne pénètre que dans une forêt de transpositions; ou bien c'est un palais fermé de miroirs, que féconde une lampe solitaire qu'ils enfantent à l'infini.

Mais encore, essayons de notre seule curiosité pour nous éclairer le système caché de quelque individu de la première grandeur; et imaginons à peu près comme il doit s'apparaître, quand il s'arrête quelquefois dans le mouvement de ses travaux et qu'il se regarde dans l'en-semble.

Il se considère d'abord assujetti aux nécessités et réalités communes; et il se replace ensuite dans le secret de la connaissance séparée. Il voit comme nous et il voit comme soi. Il a un jugement de sa nature et un sentiment de son artifice. Il est absent et présent. Il soutient cette espèce de dualité que doit soutenir un prêtre. II sent bien qu'il ne peut pas se définir entièrement devant lui-même par les données et par les mobiles ordinaires.»


Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci

 





Où Félix, lui aussi voyageant à sa manière, lit et relit les lettres et dessins que lui a envoyé Lucian. Il comprend que les «banalités du moi» ne résident pas seulement dans des opinions convenues, mais peuvent se loger jusque dans nos manières de penser. Il pressent que l’on peut croire sortir de soi tout en répétant indéfiniment les mêmes détours. Les dessins d’Igniatius lui rappellent une expérience comparable. Reproduisant certains gestes, tout comme l’a fait Lucian avant lui, pour mieux les comprendre, il découvre que sa main introduit malgré lui des différences. Certaines lui paraissent bientôt plus justes que les corrections destinées à retrouver l’original. Il comprend qu’un geste peut produire des conséquences qui n’étaient contenues dans aucune intention préalable.


Carnet de Félix

Je poursuis la lecture de la lettre de Lucian que je n'ai pu finir hier. Les banalités du moi ne sont donc pas seulement des opinions convenues. Les souvenirs que ce moi caresse jusqu’à les rendre lisses peuvent être beaucoup plus difficiles à débusquer lorsqu’ils ont pris la forme même de notre intelligence. Lorsqu’ils sont devenus notre façon de comprendre un jugement ou de préférer une explication à une autre. Nous nous sentons rassurés par certaines incertitudes parce qu’elles nous sont depuis longtemps familières. Je pourrais fort bien finir par reconnaître Lucian à la manière dont il doute de lui-même, et continuer ainsi indéfiniment à me déplacer dans le même espace en prenant le raffinement de mes détours pour la preuve que j’en suis sorti.

C’est pour cette raison que les dessins me reviennent eux aussi tandis que je marche ici. Quelque chose de comparable s’y est produit, quoique par une voie qui m’avait d’abord paru beaucoup plus concrète. Je croyais regarder ceux d’Igniatius, puis j’ai voulu comprendre comment ils avaient été faits, non pas seulement en observant leur résultat mais en en reproduisant certains gestes. Cette décision, qui me semblait relever d’une méthode parfaitement raisonnable, m’a conduit assez vite à un endroit où la distinction entre comprendre et faire devenait moins confortable. Ma main suivait une ligne, mais elle ne la suivait jamais exactement. Elle introduisait de petites différences que je corrigeais d’abord avec la satisfaction de celui qui sait quel est l’original et quelle est la copie, jusqu’au moment où certaines de ces différences commencèrent à produire quelque chose qui me semblait plus juste que la correction elle-même. Je n’aurais pas su dire plus juste selon quelle règle. Puisque précisément cette règle n’existait pas encore pour moi. C’est à cet endroit que je compris, sans pouvoir encore le formuler pleinement, qu’un geste produisait une conséquence que celui qui l’avait entrepris n’avait pas placée devant lui comme un but à atteindre.

 

 


Aucun commentaire: