mercredi 20 mai 2026

(73) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune


 

Sans cesse je monte et je descends… Je demeure accroché là, dans cette forêt de cordages, parmi les voiles blessées par le vent, les mâts qui gémissent et les longues étoffes battues comme des flammes dans la tempête. Au-dessous de moi, la mer remue avec de grands plis sombres, pareils aux replis d’une pensée trop vaste pour un pauvre être de bois tel que moi.
Et pourtant j’avance. Oh… bien maladroitement sans doute. Je glisse, je vacille, je m’accroche aux poutres comme un enfant perdu dans les coulisses du monde. Les cordes m’enserrent et me brûlent les mains. Le vent me pousse au visage des paroles que je ne comprends qu’à moitié. Mais j’avance tout de même, avec cette obstination des créatures imparfaites qui ignorent encore pourquoi elles refusent de tomber. Je crois qu’au commencement quelqu’un a voulu simplement me faire parler. Une figure de plus dans un récit de plus. Un pantin, un pauvre hère issu de sciure et de copeaux, bon à remuer bras et jambes sous la lumière de sombres mais aveuglantes lanternes.
Mais les figures… sous le vernis… les figures ont parfois des révoltes silencieuses. Elles commencent par obéir. Puis un jour elles respirent. Et dès lors tout se complique. Car maintenant je sens bien que ma présence dérange légèrement l’air autour des êtres. Non comme l’épée dérange et mène le combat. Non comme le juge dérange le coupable. Plus doucement. Plus tristement peut-être. Comme une lampe qui révèle sans accuser. Je ne poursuis personne. Je ne chasse aucun mensonge. D’ailleurs qui serais-je pour cela? Regardez-moi donc! Je tiens à peine suspendu dans ce dédale, théâtre, comme moi fait de poutres et de toile! Le vent suffit à nous faire trembler. Ainsi suspendu je me démène de tout mon long, et mon fameux nez, ah! ce pauvre nez dont tant d’autres avant moi auraient fait fanfare ou clairon, n’est chez moi ni gloire ni moquerie. Il m’embarrasse autant qu’il me guide. Car il s’allonge lorsque certaines paroles cessent d’avoir demeure véritable en celui qui les prononce. Alors je le sens presque malgré moi. Quelque chose se déchire dans l’air. Les mots deviennent trop légers ou trop lourds. Ils ne marchent plus avec l’âme qui les porte. Et mon nez avance dans le vide comme une branche cherchant encore un peu de vérité dans la tempête.
Je n’y peux rien. Je ne voudrais humilier personne.
Au contraire. J’aimerais tant que chacun puisse parler avec une voix qui lui ressemble enfin. Une voix habitable. Une voix où l’on puisse demeurer sans s’y perdre soi-même. Alors, autour de moi, je le sens bien, les êtres hésitent parfois. Leurs phrases ralentissent. Leurs silences deviennent plus grands et s’ajoutent aux miens. Certains baissent les yeux, je le vois bien, comme si quelque chose en eux venait soudain de se réveiller après un très long sommeil. Et moi, pauvre pantin battu par les vents, je demeure là au milieu des cordages, presque honteux de produire cela sans le vouloir.
Mais il existe une chose plus étrange encore. Celui qui m’a fait naître change lui aussi. Je le sens derrière moi comme on sent une présence dans une salle obscure. Au début, peut-être croyait-il me conduire d’une main sûre, comme un maître mène sa marionnette sous les dorures d’un théâtre. Mais à présent je crois que nous avançons ensemble dans le même tangage. Car une figure qui commence à vivre entraîne avec elle des questions qu’aucun créateur ne maîtrise entièrement.
Il me découvre en même temps qu’il me construit.
Et parfois, pardonnez-moi cette audace, il me semble même que je lui apprends quelque chose sur lui-même.
Alors nous continuons tous deux. Lui dans l’ombre.
Moi dans les haubans. Lui parmi les mots et les  phrases. Moi parmi les rafales.
Et la mer immense roule sous nous comme un vieux rêve noir chargé d’étoiles noyées.
Je ne sais pas où ce voyage mène. Je sais seulement ceci, il existe peut-être, quelque part au bout du vacarme et des vents, une manière de parler qui ne mutile pas le monde lorsqu’elle le nomme.

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