jeudi 16 juillet 2026

(146) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

“On peut assurément écrire sans se demander pourquoi l'on écrit. Un écrivain, qui regarde sa plume tracer des lettres, a-t’il même le droit de la suspendre pour lui dire:
Arrête-toi! que sais-tu sur toi-même? en vue de quoi avances-tu? Pourquoi ne vois-tu pas que ton encre ne laisse pas de traces, que tu vas librement de l'avant, mais dans le vide, que si tu ne rencontres pas d'obstacle, c'est que tu n'as jamais quitté ton point de départ? Et pourtant tu écris: tu écris sans relâche, me découvrant ce que je te dicte et me révélant ce que je sais; les autres, en lisant, t'enrichissent de ce qu'ils te prennent et te donnent ce que tu leur apprends. Maintenant, ce que tu n'as pas fait, tu l'as fait; ce que tu n'as pas écrit est écrit: tu es condamnée à l'ineffaçable.”

Maurice Blanchot, De Kafka à Kafka, 
La littérature et le droit à la mort, Folio essais, 1981, p.11
 



Où Félix découvre que toute image véritable est une expression qui n'a pas fini de s'exprimer. Elle est un morceau de temps qui refuse d'être enfermé dans son époque, parce que chaque regard reprend en lui la pression créatrice dont elle est issue. Elle ne transporte pas le passé jusqu'à nous… elle continue d'engendrer le présent. Elle serait un morceau de temps qui refuse d'être enfermé dans son époque et demeure active précisément parce qu'elle continue, à chaque regard, de déplacer le présent. 

Carnet de Félix 

En refermant mon carnet, je me suis aperçu que j'avais employé plusieurs fois le mot expression, avec cette désinvolture tranquille que donnent les mots dont on croit connaître le sens parce qu'on les fréquente depuis toujours. Je suis revenu en arrière, non pour corriger une phrase, mais parce qu'il m'a semblé que ce mot résistait encore. Il demeurait là, au milieu de la page, comme ces pierres volcaniques que l'on croit lisses jusqu'au moment où la lumière, changeant imperceptiblement d'inclinaison, révèle une nervure secrète que l'on avait traversée sans la voir.
Exprimere.
J'ai écrit le mot dans la marge, puis je l'ai regardé longtemps, sans savoir exactement ce que j'attendais de lui. Je savais bien, ou du moins je croyais savoir, qu'il signifiait presser hors de, faire sortir en comprimant, comme on exprime le jus d'un fruit ou l'huile d'une olive. À ce moment-là, cette origine me plaisait déjà… elle disait assez bien que rien de véritable n'apparaît sans une certaine pression, sans cette lente insistance grâce à laquelle quelque chose consent enfin à quitter la nuit où elle demeurait encore confondue avec elle-même. Et pourtant… tandis que je laissais mon regard revenir plusieurs fois sur ces quelques lettres, il m'est arrivé une de ces distractions dont je me demande parfois si elles ne sont pas une autre manière d'être attentif.
Je n'ai plus vu… ou lu… premere.
Mais j'ai aussi vu primer.
Je sais bien que je me trompais.
Ou plutôt… je sais que le latin me donnait tort.
Primer, au sens de la primauté, vient d'une autre famille. Je pourrais refermer ici cette parenthèse et revenir à une étymologie plus sérieuse. Pourtant quelque chose m'en empêche. Car il arrive que la langue pense autrement que les dictionnaires. Il lui arrive de produire, par simple voisinage, des rapprochements que l'histoire récuse mais que l'imagination reconnaît aussitôt comme si elle les avait toujours attendus. Je n'ai donc pas cessé de voir ce primer qui n'était pas là. Et aussitôt un autre primer est venu à ma rencontre, celui que les peintres emploient pour désigner cette couche presque invisible que l'on applique sur une toile ou sur un bois avant que la peinture véritable ne commence. Curieuse manière de préparer une image… ce qui permettra toutes les couleurs est précisément ce qui n'a pas vocation à être vu. Cette première couche ne représente rien. Elle ne cherche même pas à exister pour elle-même. Elle rend seulement possible l'adhérence de tout ce qui viendra ensuite.
Je me demande si le corps n'est pas cela.
Depuis quelque temps je le regardais comme une image qui ne cesse de devenir image d'elle-même. Je me demande maintenant si je n'étais pas allé trop vite. Peut-être le corps est-il d'abord cette couche d'accrochage où les images viennent peu à peu prendre. Non pas une surface inerte, mais une préparation vivante. Le monde s'y dépose. Les rencontres y adhèrent. Les blessures aussi. Les joies également. Et, peu à peu, sans que nous sachions à quel moment précis cela commence, une figure apparaît que nous appelons naïvement notre visage, notre manière d'être, notre identité.
Mais ce n'est peut-être jamais l'identité qui apparaît… C'est l'adhérence.
Je repense alors à ces dessins que j'observe depuis des semaines. J'avais souvent l'impression qu'ils représentaient des personnages… aujourd'hui je me demande s'ils ne sont pas plutôt les couches successives grâce auxquelles ces personnages apprennent… lentement… d’abord à tenir debout… puis à s’élever... Don Carotte n'est pas contenu quelque part avant d'être dessiné. L'Enfant Lune n'attend pas, déjà constitué, que quelqu'un le révèle. Chaque dessin est peut-être cette première couche où leur existence commence simplement à prendre.
Peut-être en est-il de même pour moi… sans doute… Il se pourrait…
Je croyais écrire pour exprimer ce que je pensais…
Et… subitement, je me demandais si j'écrivais d'abord pour préparer cette surface encore invisible sur laquelle une pensée, un jour, trouvera enfin de quoi s'accrocher? Il est étrange de découvrir que l'on travaille parfois bien avant que l'œuvre ne commence. Comme ces peintres qui savent que la première couche est celle que personne ne verra jamais.
Alors seulement je suis revenu au mot latin. Exprimere. J'ai souri en constatant mon erreur… enfin… mon détour.
Mais ce sourire n'avait rien d'une déception. Il ressemblait plutôt à celui que l'on éprouve lorsqu'un enfant, en confondant deux mots, découvre malgré lui une vérité qu'aucun grammairien digne de ce nom n'aurait songé à écrire. Car peut-être les langues ne se contentent-elles pas de transmettre leur histoire. Peut-être rêvent-elles aussi. Elles rapprochent parfois des mots qui ne sont point parents afin de faire naître une parenté plus profonde que celle des racines. L'étymologie raconte d'où viennent les mots. L'imagination, elle, raconte où ils désirent aller.
Et je me demande soudain si ma réflexion tout entière ne procède pas de cette même manière. J'y poursuis sans cesse des personnages qui semblent se confondre, des événements qui se répondent sans jamais être identiques, des images qui paraissent issues les unes des autres alors qu'aucune filiation ne permet de les expliquer entièrement. Je croyais y chercher des origines et il est possible que je n'y cherche, depuis le début, que ce qui peut y adhérer.
Au fond, ce n'est peut-être pas une erreur d'avoir aperçu primer dans exprimere. C'est une façon de lire. Et toute lecture véritable commence peut-être ainsi: lorsque, dans cette lecture, on découvre, dans un mot qui résiste, une possibilité que personne n'avait encore remarquée... sans pour autant dire qu'elle retrouve fidèlement ce qui était écrit. Alors le texte cesse d’être le passé de celui qui l'a écrit. Il devient la couche d'accrochage d'une pensée qui, à son tour, cherche où s’accrocher. Peut-être est-ce cela qu'une image véritable accomplit depuis toujours… elle ne nous demande pas de la comprendre, mais de lui offrir assez de présence pour qu'elle puisse, en nous, recommencer à tenir… et à nous… d’y adhérer.


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