dimanche 23 août 2026

(182) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune


 


 

 
 
Où l’on voit, longtemps avant, qu’un regard, sans front, sans nom, sans maître… erre avant que le jour lui façonne un visage.
L’absence, au loin, penchée sur le sillage, dissimule parfois dans la nuit deux yeux qui vont paraître.

Journal de Lucian

Derrière et devant moi, sans que je sache plus vraiment si c’était l’un ou l’autre tant il me fallait encore tourner avec précaution pour ne pas être entraîné par ma propre rotation, la lumière demeurait telle un phare qui me faisait tourner la tête davantage qu’elle ne m’orientait, et le paquebot immense, incliné au large, éclairait par intermittence les rochers sur lesquels j’avançais, si bien que je ne savais plus très bien si cette clarté me parvenait de l’endroit que je venais de quitter ou si, réfléchie par l’écume et l’eau enfermée dans les cavités, elle surgissait maintenant de l’île elle-même; les hublots s’éteignaient peu à peu, non dans cette succession nette qui aurait permis d’assister à la disparition d’un monde, mais par plaques, par étages, par zones qui laissaient encore subsister ailleurs des lumières isolées, jusqu’à ce que le bâtiment ressemblât moins à un navire qu’à une ville lointaine dont les quartiers auraient été engloutis les uns après les autres par la nuit.
À mesure que cette lumière diminuait, les formes proches perdaient leur éclat tout en gagnant une présence que je ne leur connaissais pas, blocs sombres dont je sentais sous mes pieds nus les aspérités, petites cuvettes remplies d’eau où le mouvement de la mer persistait encore en oscillations minuscules, avancées rocheuses contre lesquelles les vagues se fracassaient avec cette puissance qui avait maintenant pour moi quelque chose de presque intime puisqu’elle continuait de circuler dans mes jambes... et je progressais ainsi, les bras écartés, non comme celui qui aurait voulu embrasser un paysage dont il venait de conquérir l’accès, mais comme un homme qui, ayant enfin retrouvé un sol, devait encore apprendre à croire à sa fixité.
Je ne cherchais plus les dessins, et peut-être fallait-il précisément que j’eusse cessé de les chercher pour que l’un d’eux apparût, car mon regard passa sans intention sur une fissure, deux blocs inclinés, une petite dépression où l’eau retenue par la roche tremblait encore sous le souffle du vent, puis revint vers cet arrangement avant que je puisse dire ce qui l’y rappelait... je continuai quelques pas, me retournai, et cette fois une certitude se forma en moi sans l’aide d’aucun raisonnement, non pas encore celle d’avoir retrouvé un lieu connu, mais celle, plus étrange, d’avoir déjà vu cette relation particulière entre les pierres, cette cassure oblique, cette masse plus sombre derrière laquelle la blancheur d’une vague apparaissait puis disparaissait.
Ce fut alors seulement qu’une feuille me revint, ou plutôt qu’elle sembla venir se placer entre ce que je regardais et le souvenir que j’en avais, avec quelques traits dont je n’aurais probablement jamais été capable auparavant de dire qu’ils comptaient pour moi, une ligne brisée, une ombre, cette même petite cuvette dont l’insignifiance dans le dessin m’avait dispensé jusque-là de la voir véritablement, et qui maintenant contenait une eau réelle où se reflétait encore, très faiblement, l’une des dernières lumières du navire.
J’avais voulu voir, et il me semblait soudain que cette volonté contenait toute l’illusion avec laquelle j’étais parti, puisque j’avais imaginé la vision comme la confirmation finale d’une distance : les dessins seraient devant moi, le monde également, et je passerais de l’un à l’autre en demeurant celui qui compare, celui qui met en rapport sans devoir lui-même être compris dans la relation... or la pierre avait déjà ouvert ma paume, la mer emplissait encore ma bouche de sel, mon genou me faisait souffrir à chaque pas, et ce paysage que j’étais venu examiner avait commencé par interrompre le navire, me jeter à l’eau, me retirer tout appui, puis me rendre pied à pied à une terre dont je ne reconnus l’image qu’après que mon corps en eut reçu la marque.
Ainsi je ne pouvais plus savoir avec la même assurance si j’étais arrivé devant les dessins ou si, d’une manière que je n’aurais jamais acceptée quelques heures auparavant sans la taxer de métaphore excessive, j’étais entré en eux, non parce qu’ils se seraient transformés en monde ou que le monde aurait mystérieusement obéi à leur tracé, mais parce que la distance qui me permettait de les traiter comme des objets placés devant mon intelligence venait de se rompre ; et ce qui m’avait paru, dans la lettre de Félix, une atteinte presque inconvenante à la question de leur auteur commençait à se déplacer elle aussi, puisque je n’étais déjà plus certain que la question la plus urgente fût de savoir quelle main avait dessiné ces pierres alors que ces pierres, cette mer, ce roulis encore logé dans mes jambes étaient en train, à leur manière dépourvue de toute intention, de modifier celui qui prétendait les regarder.
Je compris alors, sans pouvoir encore donner à cette compréhension une forme assez stable pour l’appeler pensée, que je n’avais peut-être pas fait le voyage comme je l’avais cru, qu’entre la phrase de Félix, le mouvement par lequel je m’étais embarqué, les dessins d’Igniatius, la mer qui avait déplacé le navire et l’Archipel qui l’avait arrêté, il n’existait pas cette succession claire de causes et de conséquences grâce à laquelle j’aurais pu dire: j’ai décidé, puis je suis parti, puis je suis arrivé ; quelque chose avait circulé de l’un à l’autre, une question devenue mouvement, un mouvement devenu traversée, une traversée devenue chute, et cette chute elle-même m’avait conduit jusqu’à cette roche où je tentais maintenant de demeurer debout, de sorte que je ne savais plus très bien à quel endroit de cette longue phrase j’avais commencé à être son sujet plutôt que l’un de ses compléments.
Je fis encore un pas et mon corps pencha alors que la terre demeurait immobile, ce qui m’obligea à ouvrir les bras comme je l’avais fait sur le pont, puis dans l’eau, et j’eus la sensation fugitive que cette danse ne s’achevait pas avec le naufrage mais qu’elle venait seulement de changer de sol, qu’il me faudrait désormais apprendre sur cette pierre ce que j’avais commencé à apprendre au milieu des vagues, à savoir qu’un homme ne cesse pas nécessairement d’être emporté au moment où il reprend pied, et que peut-être l’équilibre auquel je m’étais fié jusqu’alors n’était pas l’absence de mouvement mais cette manière, devenue tellement habituelle qu’elle se faisait oublier, de répondre à des mouvements assez faibles pour que je pusse me croire immobile; je laissai donc cette dernière oscillation parcourir mes jambes et mon torse au lieu de la corriger aussitôt, et tandis qu’elle diminuait lentement en moi, je regardai de nouveau la fissure, les deux pierres, l’eau retenue entre elles, sans chercher pour la première fois depuis mon départ à décider si ce que j’avais sous les yeux confirmait ou démentait quelque chose.
Il me suffisait, pour l’instant, d’être là, encore incapable de savoir si j’avais retrouvé le monde des dessins ou seulement perdu une partie du monde avec lequel j’étais venu les chercher, tandis qu’au loin les dernières lumières du paquebot s’effaçaient sur une mer dont les grands mouvements continuaient, parfaitement étrangers à ma présence, à se soulever, se croiser, revenir vers les récifs et repartir au large, comme si le voyage auquel j’avais cru donner une origine dans ma décision ne faisait, depuis le commencement, que prendre place dans des courants infiniment plus anciens que moi.


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