samedi 18 juillet 2026

(148) L'abracadabrante hitoire de l'Enfant Lune

 ”Mais aussi bien je ne sais quelle forme donner à ce qui m'est arrivé. Et sans forme donnée, rien n'existe pour moi. Et - et si dans la réalité rien n'avait existé?! qui sait si quoi que ce fût m'était arrivé? Je ne peux comprendre que ce qui m'arrive mais il ne m'arrive que ce que je comprends - que sais-je du reste? le reste n'a pas existé.”

Clarice Lispector, La passion selon G.H., 
Traduction Didier Lamaison et Paulina Roitman,
Le livre de poche, p. 21

 

Où l'on voit Igniatius observant comment ses mots deviennent des images. 



Journal d'Igniatius

J’avais longtemps cru que les dessins attendaient une légende, une contrefaçon qui prétende expliquer ce qui s'y passe. Je comprends aujourd’hui qu’ils attendaient un corps, empli d'une énergie comparable, capable de poursuivre leur mouvement. Ce n’étaient certainement pas des images muettes. C’était très probablement moi qui ne savais pas encore entendre la manière dont elles parlaient.
Les formes existaient avant et... devant moi. Rien n’existait encore en moi qui fût capable de leur répondre. Je les regardais pourtant depuis longtemps. Je pouvais même dire et décrire ce qu’elles montraient. Un arbre, la mer, un rocher... une corde, une porte trop basse, un enfant couché sur une corde comme si le ciel se trouvait sous lui, un homme dont le manteau couleur de nuit semblait avoir été taillé pour quelqu’un de plus vaste. Je pouvais compter les personnages et reconnaître les lieux. Mais cela ne suffisait pas. Je voyais ce qui était dessiné. Je ne voyais pas encore ce qui continuait d’y avoir lieu.
Il y avait dans ces images quelque chose qui ne tenait pas en place, bien que rien n’y bougeât. Ce n’était pas un mouvement que l’œil aurait pu suivre. Plutôt une poussée, une insistance, comme celle d’une branche enfermée sous une pierre et qui, sans pouvoir la soulever, en épouse lentement la forme avant de trouver ailleurs un passage. Les dessins demeuraient devant moi, immobiles et patients, mais ce qui les avait fait naître ne s’était pas arrêté avec eux.
Je crois que c’est cela que j’ai commencé à entendre. Ce n'était pas vraiment une voix... et je n’aurais pas su dire à qui elle appartenait. Bien sûr, il n’y avait personne derrière les images pour me susurrer ou dicter quoi que ce soit. Personne ne me demandait de les expliquer. Elles ne réclamaient ni commentaire ni histoire. Elles contenaient seulement une force qui ne pouvait rester tout entière dans les lignes, les ombres, les corps arrêtés au bord vertigineux du moindre geste. C'est ainsi, au bord de ce vertige, que je me suis mis à parler... Ou peut-être ai-je seulement laissé cette force passer par une invisible et mystérieuse ouverture.
Je ne savais pas encore écrire. Je le sais à peine davantage aujourd’hui. Quand, faisant face à Lucian, je posais, l'un après l'autre, des mots auprès des autres... comme je l'avais fait avec les dessins... puis je plaçais ces phrases près des dessins comme on dépose, ça et là, quelques pierres pour retrouver un chemin, je pensais qu’ils m’aideraient à ne pas me perdre. Mais bientôt, ce ne furent plus les mots qui suivaient les images. Ils se mirent à prendre eux-mêmes des directions que je n’avais pas prévues.
C'est ainsi qu'une porte dessinée cessait d’être une porte dès que j’écrivais qu’un enfant s’y baissait. Elle devenait le lieu où le haut et le bas échangeaient un instant leur nom. Une corde ne restait pas immobile, tendue entre deux colonnes et l’alternance du haut et du bas. À peine avais-je écrit qu’elle portait le poids d’un corps qu’elle semblait porter aussi celui du ciel. Le même manteau, couleur de nuit, trop grand ne recouvrait plus seulement un homme ou un enfant. Il gardait autour de lui la mesure d’un autre corps, absent ou encore à venir. Je n’avais rien décidé de cela. Je constatais seulement que les mots, à leur tour, ne demeuraient pas là où je les avais posés. Je croyais les employer pour approcher les dessins. Mais ils se mettaient à montrer autre chose. Non pas quelque chose qui aurait été caché dans l’image comme un objet dans une boîte, mais quelque chose qui ne pouvait apparaître qu’en quittant l’image sans pourtant l’abandonner.

C’est peut-être ainsi que les personnages et l'Archipel me sont venus. Je ne les ai pas vus sortir des dessins. Ils n'y sont point tombés ... mais je pourrais tout aussi bien dire qu’ils n’en sont point tombés. Je ne peux désigner le moment où l’un d’eux a commencé à exister autrement que par une vague silhouette. Je sais seulement qu’à force de penser... d’écrire, qu’un homme regardait la mer, il a fini par la regarder sans moi. À force de noter qu’un enfant dormait sur une corde, j’ai commencé à me demander ce qu’il voyait les yeux fermés. À force de décrire un perroquet tournant la tête, j’ai cru entendre ce qu’il aurait pu répéter. Le dessin ne s’animait pas. Ce serait trop simple. Il ne devenait pas vivant comme les images que l’on fait défiler assez vite pour tromper l’œil. C’était plutôt le monde autour de lui qui commençait à se déplacer. Ce qui avait d’abord été une forme limitée par son contour gagnait peu à peu les marges, puis la page, puis l’espace où je me tenais. Je ne sais pas si j’utilisais l’énergie contenue dans les images ou si cette énergie m’utilisait pour ne pas s’y épuiser. Je sais seulement qu’elle changeait de matière. Dans le dessin, elle était retenue par une ligne, un pli, une hésitation ou une distance entre deux corps. Dans les mots, elle devenait comme une attente. Un souvenir qui se manifestait en une crainte. Parfois cette attente se transformait en une chose qui ressemblait à un désir sans que je puisse dire de qui... ou de quoi elle était le désir. Elle ne quittait pas le visible pour devenir une idée. Aujourd'hui je sais que cette attente... tout comme moi, poursuivait simplement son chemin autrement.
C'est alors que je me suis mis à penser que l’écriture ajouterait du temps aux images. Mais celles-ci contenaient déjà leur propre temps. Elles contenaient ce qui avait précédé l’instant représenté, ce qui allait peut-être le suivre, et même ce qui ne se produirait jamais mais demeurait pourtant possible autour de lui. Mes mots ne leur donnaient pas cette durée. Ils l’ouvraient. Je devenais le passage par lequel une image pouvait continuer sans avoir à bouger.
Autrefois cette idée m’eut paru trop grande. Aujourd'hui encore, elle me paraît quelque peu démesurée, et, s'il est vrai que je me méfie des idées qui prennent soudain toute la place, je ne trouve pas d’autre manière de dire ce qui s’est produit. J’avais devant moi des formes que je croyais achevées et je découvrais qu’elles n’avaient pas fini de pouvoir se transformer. Peut-être... aucune forme ne finit-elle tout à fait. Peut-être ce que nous appelons une image n’est-il que l’endroit où quelque chose s’arrête assez longtemps pour pouvoir être vu... Puis... 
cela repart. Un regard reprend possession de cet endroit. Une mémoire le déplace… Une voix lui prête une autre durée. Et lorsqu’un mot vient, il ne traduit pas nécessairement ce que l’œil a reçu. Il peut devenir à son tour une forme que l’on voit.
Cela m’est arrivé sans que je m’en aperçoive.
 
 
Si je disais... ou écrivais: la mer était sombre. Ces mots, je les disais... mais ils ne me disaient presque rien. Alors j’ai écrit que cette mer se tenait au pied des rochers comme une bête qui aurait oublié de respirer. Je me suis arrêté. Je n’avais pas voulu faire une image. Je voulais seulement préciser ce que je voyais. Pourtant la bête était là. Elle n’était ni dans le dessin ni dans la mer. Elle était apparue dans les mots. Je compris alors, ou crus comprendre, que les mots pouvaient eux aussi commencer à montrer. Ils ne montraient pas comme les dessins. Ils n’avaient ni lignes ni couleurs. Ils ne retenaient rien devant les yeux. Mais ils obligeaient le regard à se former ailleurs. Une branche écrite pouvait plier sans être dessinée. Une chambre pouvait s’assombrir dans une phrase. En certaines circonstances, un visage absent pouvait laisser sur la page une place plus visible que s’il avait été représenté.
Mes mots... peu à peu et quelquefois brusquement, devenaient peut-être des images. Je dis peut-être parce que, aujourd'hui encore, longtemps après, je ne sais toujours pas ce qu’est une image. J’avais cru le savoir lorsque je dessinais. Puis j’ai cru qu’elle était ce qui demeurait après le geste. À présent, il me semble qu’elle est plutôt ce qui, une fois apparu, trouve encore la force d’apparaître autrement.
Ainsi les dessins m’ont fait parler. Et la parole, à son tour, a commencé à dessiner sans ma main.
Je ne sais pas où ce mouvement s’arrêtera, ni même s’il m’appartient de l’arrêter. J’écris parfois une phrase pour conserver ce que j’ai vu, et je découvre qu’elle ouvre un lieu où je ne suis jamais allé. J’y reconnais pourtant une pierre, une lumière, la manière dont un personnage se tient de face ou de dos. Je pourrais croire que j’invente. Mais ce mot ne me convient pas tout à fait. Je ne crée pas ces lieux à partir de rien. Je les rencontre en avançant. Ils entrent dans les mots comme ils étaient entrés autrefois dans les dessins, sans que je puisse dire par quelle porte. Et lorsque je reviens à l’image première, elle me paraît avoir changé. Non parce que ses traits seraient différents, mais parce que quelque chose de ce que j’ai écrit s’est déposé en elle. Ainsi les mots retournent aux images. Ils leur donnent ce qu’ils ont reçu d’elles, mais transformé par le chemin.
Alors je ne sais plus ce qui a commencé.
Je peux affirmer que j’ai tracé certaines lignes. Je peux dire que j’ai écrit certaines phrases. Je ne peux plus dire que je les ai commencées. Les formes existaient avant moi. Peut-être existaient-elles aussi avant d’avoir une forme. Elles attendaient seulement l’endroit où leur mouvement pourrait reprendre.
 
 

 

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