Où, pour Lucian, quelque chose de semblable existait dans cette autre navigation dont aucun commandant ne percevait les opérations, car elle aussi devait aller vite, infiniment plus vite que la conscience qui, venant après elle, pouvait croire avoir choisi ce qui venait souvent d’être engagé.
Le corps, pensait Lucian, ne pouvait attendre d’avoir examiné chaque détail pour se tenir debout, la main ne pouvait recalculer toutes les distances avant de saisir, l’œil ne recommençait pas le monde à chaque regard… il fallait que l’expérience accumulée devînt raccourci, que ce qui s’était produit cent fois rendît le cent-unième événement presque familier avant même qu’il eût fini d’avoir lieu, et c’était précisément cette admirable économie qui permettait d’avancer sans s’arrêter devant chaque incertitude.
Mais l’habitude, lorsqu’elle réussit trop longtemps, acquiert une autorité singulière. Ce qui n’était d’abord qu’une hypothèse confirmée de nombreuses fois peut finir par prendre l’apparence d’une loi… et ce qui devait rester une anticipation devient une certitude. Puis l’organisme, qui avait appris à prévoir afin d’agir plus vite, risque alors de ne plus reconnaître assez tôt ce qui, sous une forme presque connue, est en train de devenir autre.
Ainsi le brouillard pouvait-il être pour le paquebot ce qu’une information incertaine est parfois pour l’esprit: non pas l’absence de tout signe, mais la présence de signes insuffisants que la vitesse oblige à compléter. Lorsque la vue ne donnait plus entièrement le monde, il fallait bien que quelque chose achevât ce qu’elle n’en livrait pas, et plus grande était la confiance dans les habitudes acquises, plus aisément l’invisible pouvait recevoir la forme de ce que l’on s’attendait à rencontrer plutôt que celle, encore sans nom, de ce qui s’y trouvait réellement.
On avait beaucoup raisonné là-dessus, avec cette patience exacte qui donne parfois aux décisions humaines l’apparence d’être devenues nécessaires. Si un navire plus petit venait heurter le paquebot lancé à pleine vitesse, pensait-on, la violence du choc se répartirait de telle sorte que l’autre coque en subirait l’essentiel ; si, au contraire, le paquebot rencontrait lui-même un bâtiment sur sa route, mieux valait encore qu’il le frappât de toute sa puissance, car à vitesse réduite il risquait d’endommager son étrave, tandis qu’à pleine allure il couperait vraisemblablement l’obstacle en deux et poursuivrait son chemin avec quelques tôles marquées, peut-être un peu de peinture à reprendre, rien enfin qui fût comparable au désastre réservé à l’autre.
Le raisonnement avait ainsi transformé la rencontre en rapport de forces avant même qu’elle eût lieu, et la grandeur du paquebot devenait la preuve de sa sécurité parce qu’elle devait nécessairement devenir le malheur de ce qui serait plus petit que lui. On ne supprimait pas la collision possible … on distribuait d’avance ses effets, avec cette étrange faculté qu’a parfois l’intelligence de rendre une conséquence acceptable dès lors qu’elle parvient à l’inscrire dans une chaîne parfaitement ordonnée de causes.
L’autre architecture, celle de Lucian, connaissait elle aussi quelque chose de cette puissance. Elle savait écarter, atténuer, oublier parfois ce qui menaçait la continuité de l’ensemble… elle disposait de seuils au-dessous desquels mille variations demeuraient sans importance, de filtres grâce auxquels l’incessant fracas du monde ne devenait pas un incessant fracas dans la conscience, et cette sélection était indispensable, car recevoir tout avec la même intensité eût peut-être rendu impossible le moindre geste. Le cerveau sauvait donc continuellement celui qui l’habitait d’une quantité prodigieuse de choses qu’il ne lui montrait pas.
Mais ce salut avait son envers… ce qui n’avait pas été jugé important pouvait continuer d’exister sans être vu.
Le raisonnement ne supprimait donc pas la violence… il la déplaçait. Il ne rendait pas la collision impossible… il décidait seulement, par avance et presque paisiblement, lequel des deux corps devrait céder.
Et peut-être pourrait-on dire qu’à l’intérieur aussi de Lucian quelque chose cède continuellement afin que quelque chose d’autre puisse demeurer… une perception s’efface devant une autre, un détail est abandonné pour que la figure apparaisse, un souvenir se déforme légèrement afin de rejoindre ce qui vient, une contradiction trop faible est absorbée par l’immense cohérence de ce que l’on croit déjà savoir. Ce n’est pas nécessairement une erreur… c’est souvent la condition même de l’intelligence, qui ne pourrait penser si elle devait conserver à chaque instant toutes les possibilités ouvertes. Seulement arrive parfois un moment où ce qui a été écarté cesse d’être négligeable, où plusieurs petits écarts, chacun trop faible pour forcer seul la révision du tout, commencent à se répondre. Ils ne forment pas encore un danger… peut-être seulement une inquiétude.
Mais l’habitude, lorsqu’elle réussit trop longtemps, acquiert une autorité singulière. Ce qui n’était d’abord qu’une hypothèse confirmée de nombreuses fois peut finir par prendre l’apparence d’une loi… et ce qui devait rester une anticipation devient une certitude. Puis l’organisme, qui avait appris à prévoir afin d’agir plus vite, risque alors de ne plus reconnaître assez tôt ce qui, sous une forme presque connue, est en train de devenir autre.
Ainsi le brouillard pouvait-il être pour le paquebot ce qu’une information incertaine est parfois pour l’esprit: non pas l’absence de tout signe, mais la présence de signes insuffisants que la vitesse oblige à compléter. Lorsque la vue ne donnait plus entièrement le monde, il fallait bien que quelque chose achevât ce qu’elle n’en livrait pas, et plus grande était la confiance dans les habitudes acquises, plus aisément l’invisible pouvait recevoir la forme de ce que l’on s’attendait à rencontrer plutôt que celle, encore sans nom, de ce qui s’y trouvait réellement.
On avait beaucoup raisonné là-dessus, avec cette patience exacte qui donne parfois aux décisions humaines l’apparence d’être devenues nécessaires. Si un navire plus petit venait heurter le paquebot lancé à pleine vitesse, pensait-on, la violence du choc se répartirait de telle sorte que l’autre coque en subirait l’essentiel ; si, au contraire, le paquebot rencontrait lui-même un bâtiment sur sa route, mieux valait encore qu’il le frappât de toute sa puissance, car à vitesse réduite il risquait d’endommager son étrave, tandis qu’à pleine allure il couperait vraisemblablement l’obstacle en deux et poursuivrait son chemin avec quelques tôles marquées, peut-être un peu de peinture à reprendre, rien enfin qui fût comparable au désastre réservé à l’autre.
Le raisonnement avait ainsi transformé la rencontre en rapport de forces avant même qu’elle eût lieu, et la grandeur du paquebot devenait la preuve de sa sécurité parce qu’elle devait nécessairement devenir le malheur de ce qui serait plus petit que lui. On ne supprimait pas la collision possible … on distribuait d’avance ses effets, avec cette étrange faculté qu’a parfois l’intelligence de rendre une conséquence acceptable dès lors qu’elle parvient à l’inscrire dans une chaîne parfaitement ordonnée de causes.
L’autre architecture, celle de Lucian, connaissait elle aussi quelque chose de cette puissance. Elle savait écarter, atténuer, oublier parfois ce qui menaçait la continuité de l’ensemble… elle disposait de seuils au-dessous desquels mille variations demeuraient sans importance, de filtres grâce auxquels l’incessant fracas du monde ne devenait pas un incessant fracas dans la conscience, et cette sélection était indispensable, car recevoir tout avec la même intensité eût peut-être rendu impossible le moindre geste. Le cerveau sauvait donc continuellement celui qui l’habitait d’une quantité prodigieuse de choses qu’il ne lui montrait pas.
Mais ce salut avait son envers… ce qui n’avait pas été jugé important pouvait continuer d’exister sans être vu.
Le raisonnement ne supprimait donc pas la violence… il la déplaçait. Il ne rendait pas la collision impossible… il décidait seulement, par avance et presque paisiblement, lequel des deux corps devrait céder.
Et peut-être pourrait-on dire qu’à l’intérieur aussi de Lucian quelque chose cède continuellement afin que quelque chose d’autre puisse demeurer… une perception s’efface devant une autre, un détail est abandonné pour que la figure apparaisse, un souvenir se déforme légèrement afin de rejoindre ce qui vient, une contradiction trop faible est absorbée par l’immense cohérence de ce que l’on croit déjà savoir. Ce n’est pas nécessairement une erreur… c’est souvent la condition même de l’intelligence, qui ne pourrait penser si elle devait conserver à chaque instant toutes les possibilités ouvertes. Seulement arrive parfois un moment où ce qui a été écarté cesse d’être négligeable, où plusieurs petits écarts, chacun trop faible pour forcer seul la révision du tout, commencent à se répondre. Ils ne forment pas encore un danger… peut-être seulement une inquiétude.
Inspiré très librement… à partir de
Morgan Robertson, Le Naufrage du Titan
Futility, or the Wreck of the Titan. 1898,
Morgan Robertson, Le Naufrage du Titan
Futility, or the Wreck of the Titan. 1898,

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