« Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. Quand je lis un livre et qu’il me réchauffe tout entier au point que j’en ai froid, qu’aucun feu ne saurait me réchauffer, alors je sais qu’il est bon. Si je sens qu’il pourrait me renverser comme la foudre, alors je sais qu’il est bon. Si j’ai l’impression qu’il pourrait me tuer, alors je sais qu’il est bon.»
Franz Kafka, Lettre à Oskar Pollak, 1904
Carnet de Lucian
La dernière image qu'Igniatius m'a apporté m'a immédiatement fait penser à cet extrait de Kafka. Mais ce qui est dans ce dessin n’est pas seulement un commentaire ni une lecture de Kafka appliquée à une scène. C’est une seule et même structure qui se révèle sous deux formes: d’un côté, la phrase, «le livre comme hache», «la mer gelée en nous», de l’autre, cette passerelle instable tendue entre la mer spiralée et le cube rouge.
Dans les deux cas, quelque chose est pris.
Chez Kafka, c’est le lecteur: il ne tient pas le livre, il est saisi par lui. Le livre, pour ainsi dire le traverse. J'irai même jusqu'à dire qu'elle le brise et, ce faisant, le transforme. Il agit comme une force qui ne laisse pas intact. Lire, ce n’est pas se déplacer dans un texte, c’est être déplacé par lui.
Dans l’image, c’est le personnage: il ne circule pas librement dans un paysage, il est engagé dans une charpente. Chaque geste dépend des poutres, des cordes, des inclinaisons. Il ne peut ni s’en extraire ni s’y installer. Il avance à l’intérieur d’un dispositif qui à la fois le contraint et le porte.
C’est exactement la même situation.
La passerelle est au dessin ce que le livre est à Kafka: une structure active. Non pas un cadre extérieur, mais un opérateur de transformation. Elle ne se contente pas de soutenir un mouvement déjà donné; elle produit ce mouvement par son instabilité évidente. Sans elle, il n’y aurait ni progression, ni même possibilité de tendre la main.
Mais ce qui devient important, à partir d'une certaine lecture de l’image, c’est que cette structure n’est pas isolée. Elle se tient entre deux puissances.
D’un côté, la spirale de la mer, mouvement sans centre fixe, reprise incessante, profondeur sans origine apparente. C’est ce que Kafka nomme la «mer gelée en nous» avant qu’elle ne soit brisée: une étendue qui forme masse, un fond qui excède toute forme claire. Une vie antérieure à toute organisation.
De l’autre, le cube, la rationalité, l’angle droit, la forme qui fixe, qui découpe, qui stabilise. Là où la spirale emporte, le cube arrête. Là où la spirale transforme sans cesse, le cube définit.
Et entre les deux: la passerelle.
La passerelle n’est pas seulement la spirale qui s'oppose au cube. Elle est ce qui permet leur rencontre sans les résoudre. Elle introduit une forme, mais une forme précaire, toujours en déséquilibre, toujours exposée. Elle n’est pas la rationalité close du cube; elle est une rationalité en tension, traversée par ce qu’elle tente d’organiser.
Or c’est exactement ce qu’est le livre chez Kafka.
Le livre n’est pas la vie brute, il n’est pas la mer.
Le livre n’est pas non plus un système parfaitement clos, il n’est pas le cube.
Il est une construction fragile qui permet à la vie d’être traversée sans être immédiatement perdue, et à la forme d’exister sans devenir mortifère.
Le livre n’est pas non plus un système parfaitement clos, il n’est pas le cube.
Il est une construction fragile qui permet à la vie d’être traversée sans être immédiatement perdue, et à la forme d’exister sans devenir mortifère.
C’est pourquoi il doit être «hache». Non pour détruire toute forme, mais pour empêcher que la forme ne se fige en cube. Il brise la glace, c’est-à-dire qu’il remet en mouvement ce qui s’était immobilisé. Mais ce mouvement ne renvoie pas à une pure dispersion: il appelle une traversée, un passage... exactement ce que figure la passerelle.
On peut alors comprendre autrement le paradoxe de l’Enfant Lune.
Il croit être prisonnier du livre, de cette charpente instable. Il en voit l’obstacle et la difficulté. Mais ce qu’il ne voit pas encore, c’est que cette contrainte est ce qui le tient au-dessus du fond... au-dessus de la spirale qui pourrait l’absorber sans retour... tout en l’empêchant de se figer dans la rigidité du cube.
Il est maintenu dans un entre-deux.
Et c’est dans cet entre-deux que quelque chose devient possible: un geste instable… certes… une très incertaine vérité, peut-être… mais sûrement une parole qui s’arrache.
Kafka le dit à sa manière: le livre doit pouvoir «me tuer». Cela signifie qu’il met en péril la forme dans laquelle il se tenait. Mais dans l’image, on voit que ce péril n’est pas pure destruction. Il est exposition. Le personnage peut tomber, oui… mais il peut aussi avancer, et même, peut-être, découvrir une autre manière de se tenir. Ainsi, les flammes et la fumée prennent une place plus précise encore.
Elles ne sont pas seulement un danger extérieur. Elles prolongent ce que Kafka nomme la transformation intérieure. Le feu ne stabilise rien: il consume, il altère et fait passer d’un état à un autre. Et la fumée, en s’élevant, défait les formes sans les abolir complètement. Elle est comme une écriture qui se disperse.
On pourrait dire alors que la passerelle, le livre, est prise entre trois forces:
les vagues et l’océan qui emportent,
la forme cubique qui fixe,
et le feu qui transforme.
la forme cubique qui fixe,
et le feu qui transforme.
Et le sujet, lecteur ou personnage, n’existe qu’à travers cette triple exposition.
Dès lors, la phrase initiale peut se reformuler une dernière fois, en tenant ensemble Kafka et l’image:
L’Enfant Lune croit qu’il est enfermé dans une structure qui le limite. Mais cette structure est ce qui le tient au-dessus du fond qui l’engloutirait et l’empêche de se figer dans une forme morte.
Elle l’expose à une transformation qu’il ne maîtrise pas. Et c’est seulement dans cette exposition qu’il peut parler.
Elle l’expose à une transformation qu’il ne maîtrise pas. Et c’est seulement dans cette exposition qu’il peut parler.
Autrement dit: il n’est pas dans le livre comme dans un lieu. Il est dans le livre comme dans une traversée.
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