Où Félix commence à douter de ce qu’il appelle une “remontée” vers une origine volontaire… peut-être les formes adviennent-elles aussi dans le passage, sans avoir été entièrement conçues d’avance. Chercher derrière toute forme une intention première suppose qu’elle existait déjà, complète, avant son apparition…
Journal de Félix
Je me demande si, comme tant d’autres, je n’ai pas commis, depuis le commencement, une erreur assez ordinaire, celle qui consiste à chercher derrière les choses la volonté qui les aurait produites, comme si toute forme devait nécessairement avoir été précédée par une intention de même forme, plus claire seulement, plus pure, encore invisible mais déjà complète, et comme si mon travail consistait dès lors à remonter des traces vers cette intention première, du dessin vers celui qui l’aurait dessiné, du personnage vers celui qui l’aurait conçu, de l’étrangeté d’un chapeau trop grand, d’un manteau qui flotte autour d’un corps, d’un visage qui manque ou se dérobe, vers une décision dont il suffirait de retrouver le moment pour que tout, enfin, se remette à sa place… Or je ne suis plus certain aujourd’hui que les choses se soient passées ainsi, ou plutôt, car il faut que je me méfie maintenant de cette habitude que j’ai encore de remplacer trop vite une certitude par une autre, je ne suis plus certain qu’elles puissent jamais se passer tout à fait ainsi.
Je lisais récemment quelques pages de Maurice Blanchot et j’ai été arrêté par une phrase que j’avais probablement déjà rencontrée autrefois…sans qu’elle reste ancrée dans ma mémoire. Parce que, je le sais, il existe ainsi des phrases qui attendent que quelque chose, en nous ou autour de nous, les rende visibles… ou lisibles… et ce quelque chose parle de l’œuvre la plus assurée, de celle devant laquelle tout semble attester la maîtrise, la force d’un commencement, et le philosophe ajoute qu’elle peut pourtant nous apparaître soudain comme une “œuvre soudain redevenue invisible”, comme si ce que nous avions devant les yeux cessait un instant d’être là, ou révélait qu’il n’avait peut-être jamais été là de la manière dont nous le pensions, et c’est ce mot, redevenue, plus encore peut-être que l’invisibilité elle-même, qui ne cesse depuis lors de revenir sous mes yeux, parce qu’il ne dit pas seulement que quelque chose disparaît, mais laisse entendre que la visibilité elle-même aurait été un passage, un état provisoire entre deux obscurités, et qu’une œuvre, loin d’être ce qui vient simplement prendre place au terme d’un travail, solidement installée dans son existence d’objet fabriqué, pourrait être ce qui apparaît un moment, se rassemble, devient saisissable, puis se retire de nouveau sans que pour autant le papier cesse d’être couvert de traits, la pierre d’occuper son volume ou les phrases de rester inscrites sur la page.
Je commence alors à comprendre pourquoi certaines de mes questions deviennent de plus en plus difficiles à poser à mesure que j’avance, car je voulais savoir qui avait fait cela, ce qu’il avait voulu faire, pourquoi tel trait était là, pourquoi cette tête paraissait trop petite sous ce chapeau immense, pourquoi cette bouche manquait, s’il fallait voir là une décision ou une maladresse, un geste délibéré ou un accident, et je pensais autrefois que ces questions ouvraient une enquête, tandis que je me demande maintenant si certaines d’entre elles ne la refermaient pas avant même qu’elle ait commencé, en m’obligeant à choisir trop tôt entre des réponses qui ne sont peut-être opposées que dans notre manière de raconter après coup ce qui s’est passé, comme si le dessinateur avait nécessairement su ou ignoré, voulu ou manqué, projeté ou subi, alors qu’une main peut fort bien ne pas s’être trompée sans avoir pour autant décidé, au sens clair et préalable du terme, ce qu’elle était en train de faire.
Cette possibilité me paraît désormais considérable, précisément parce qu’elle ne supprime ni la volonté, ni le travail, ni la connaissance, ni l’habileté ; il faut bien tenir le crayon, déplacer la plume, reprendre une ligne, choisir de la prolonger ou de l’interrompre, il faut agir, mais peut-être l’acte ne demeure-t-il pas enfermé dans la pensée qui le précède, peut-être produit-il, dans son accomplissement même, quelque chose que cette pensée ne contenait pas encore et que celui qui agit ne découvrira qu’après coup, parfois immédiatement, parfois longtemps plus tard, parfois jamais, de sorte que le dessin, si je puis dire, commence alors à précéder son propre dessein, non parce qu’il deviendrait indépendant de celui qui le trace, mais parce qu’il fait apparaître quelque chose que le dessein n’avait pas prévu, puis que ce qui vient d’apparaître modifie à son tour le dessein, lequel revient agir sur le dessin suivant, et qu’à partir de là il devient de plus en plus difficile de déterminer ce qui, dans cette circulation, serait vraiment premier.

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