
Où Lucian, tout occupé, au début de son apprentissage, à redessiner et à colorier plus ou moins adroitement les carnets, croit entendre les échos d’une phrase...
“Je n’étais pas privé de la conscience de mon bonheur, comme si quelque chose avait été là, tout près, attendant seulement que je le découvre; il n’y avait simplement pas encore, d’un côté, un bonheur que je pourrais reconnaître et, de l’autre, celui qui aurait à le reconnaître, il y avait la pierre chaude, le sel, la fatigue, l’eau, la lumière, les pieds encore sensibles au chemin, et ce mélange sans centre auquel je participais si entièrement que l’idée même de dire « je suis heureux » aurait alors supposé que je me retire légèrement de ce qui avait lieu pour pouvoir le regarder.”
Carnet de Lucian
C’est là que certaines paroles de Jankélévitch m’est revenu, mais avec une étrangeté qui m’a presque gêné, comme si les phrases lues autrefois arrivaient maintenant trop tard et tentaient de reprendre sous la forme d’une pensée déjà connue ce que l’Archipel venait de me faire éprouver autrement, car je savais bien, ou je croyais savoir, qu’une des conditions du bonheur pouvait être précisément de ne pas avoir conscience de son bonheur, et j’aurais pu développer cette idée, parler du dédoublement de la conscience, de ce moment où ce qui est vécu devient objet de celui qui le vit, de la crainte de perdre qui commence au moment où l’on se découvre posséder, mais tout cela, quoique juste, me paraissait soudain plus pauvre que cette contraction légère du ventre, plus éloigné aussi, comme si la théorie avait toujours parlé d’un événement qu’elle ne pouvait rejoindre qu’après son passage, et qu’il avait fallu cette pierre, cette mer, cette fatigue et ces pieds nus posés contre la roche pour que je comprenne enfin combien la conscience dont il était question n’était pas le contraire d’une quelconque inconscience, puisque j’étais pleinement là avant de savoir que j’étais bien, peut-être même plus entièrement là précisément parce que je n’avais pas encore commencé à me regarder y être.
L’Enfant Lune cessait alors de m’apparaître comme celui qui aurait conservé une qualité perdue par les autres, une innocence, une proximité première avec le monde, toutes ces formules dont je vois maintenant combien elles me permettaient surtout de le maintenir devant moi, à la bonne distance, afin que je puisse observer chez lui ce dont je me serais cru séparé; l’Archipel venait au contraire de déplacer cette distance elle-même, car ce que je croyais appartenir à l’Enfant venait de m’arriver, fugitivement, sans que j’aie eu à le chercher, et je sentais que ce n’était plus moi qui me rapprochais de lui par la compréhension, mais quelque chose de ce qui nous séparait qui devenait moins certain, comme si cette manière d’être au monde ne lui appartenait pas davantage qu’elle ne m’appartenait, mais surgissait seulement lorsque le monde cessait un instant de rester devant nous pour devenir ce par quoi quelque chose nous arrive.
Le chemin, maintenant, remonte sous mes pieds, ou peut-être sont-ce mes pieds qui retrouvent peu à peu le chemin montant, et je serais bien incapable de décider lequel de ces deux mouvements commence réellement, car une pierre appelle l’appui tandis qu’une autre le refuse, la pente passe dans les mollets, la respiration se creuse, une branche accroche ma manche et m’oblige à tourner légèrement l’épaule, et la mer derrière moi disparaît sans qu’aucun instant puisse être isolé comme celui où je cesse de la voir, de sorte que sa disparition ne ressemble pas davantage à une perte qu’à une décision, mais à ce lent passage par lequel ce qui était encore présent cesse de l’être avant que je puisse apercevoir le moment précis où il s’est retiré.
Alors revient, presque sans que je le veuille, cette apparition-disparaissante dont j’avais cru comprendre le sens dans les livres, et je vois maintenant combien elle touche aussi au bonheur, puisqu’il se pourrait que l’un et l’autre ne deviennent visibles qu’au moment où quelque chose commence déjà à les emporter, non parce que la conscience les détruit, mais parce qu’elle arrive toujours avec cet infime retard qui permet de reconnaître ce qui, lorsqu’il était entièrement là, n’avait pas encore besoin d’être reconnu; et je me demande si l’Enfant Lune n’est pas si proche de ce mouvement précisément parce qu’il ne transforme pas aussitôt ce qui lui arrive en quelque chose qu’il aurait à conserver, s’il ne laisse pas davantage de temps à ce qui passe pour passer par lui, là où je me suis si longtemps empressé de me retourner vers l’expérience afin d’en vérifier la présence.
Je ne me retourne pas maintenant vers la mer, non parce que j’aurais décidé de résister à la tentation de la revoir une dernière fois, mais parce que la montée continue, parce que le pied suivant trouve déjà sa pierre, parce que le souffle a pris son propre rythme, et qu’il y a dans cette manière qu’a l’Archipel de me reprendre aussitôt dans sa pente quelque chose qui suspend encore la nécessité de comprendre, comme si le chemin lui-même m’accordait quelques instants avant que la pensée ne vienne de nouveau séparer ce qui se passe de celui auquel cela arrive.
Pendant ce temps, je marche encore, ou quelque chose marche avec moi, et je n’éprouve plus le besoin immédiat de décider lequel des deux pourrait dire le plus justement ce qui est en train d’avoir lieu.


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