Où Lucian, en coloriant à sa manière les images qu'il copie dans ses carnets, découvre que les chemins ont une manière singulière de se soustraire à toute prévision, ils montent et descendent vers une mer que l’on pourrait croire proche avant qu’ils ne vous perdent en se resserrant entre deux murs de pierres, puis s’ouvrant brusquement sur un espace si vaste que l’on ne sait plus très bien si l’on avance encore vers quelque chose ou si c’est le paysage lui-même qui, changeant sans cesse de disposition autour de nous, nous entraîne dans son mouvement…
Carnet de Lucian
Je ne sais pas depuis combien de temps la marche dure, et cette ignorance, qui m’aurait autrefois inquiété comme si toute expérience avait besoin, pour devenir pleinement réelle, d’être mesurée, située, replacée dans une succession dont je pourrais ensuite rendre compte, semble au contraire appartenir maintenant à ce qui m’arrive ici, dans l’Archipel, où les chemins ont une manière singulière de se soustraire à toute prévision, descendant vers une mer que l’on croyait proche avant de la perdre derrière une pente, se resserrant entre deux murs de pierres dont la chaleur monte jusqu’aux jambes, puis s’ouvrant soudain sur un espace si vaste que l’on ne sait plus très bien si l’on avance encore vers quelque chose ou si c’est le paysage lui-même qui, changeant sans cesse de disposition autour de nous, nous entraîne dans son mouvement, et je sens peu à peu que cette incertitude ne m’est plus extérieure, qu’elle entre dans ma façon de marcher, jusque dans cette attention presque involontaire avec laquelle mes pieds nus cherchent leur place entre les pierres, évitant une arête trop vive, s’attardant sur une plaque lisse encore tiède du soleil, retrouvant parfois dans l’ombre une fraîcheur inattendue, tandis que la poussière cède sous le poids du corps, qu’au loin les vagues fouettées par le vent répandent leur odeur iodée, et que la pensée, bien qu’elle continue quelque part, ne se distingue plus aussi nettement qu’autrefois de tout ce qui monte par les jambes, traverse la peau, modifie la respiration ou oblige le corps à changer légèrement d’équilibre avant même que je sache qu’il l’a fait.
C’est ainsi, sans que rien l’annonce vraiment, qu’à un détour la mer se donne tout entière, bien qu’elle ait été là depuis longtemps déjà, aperçue entre les racines calcinées, retrouvée au bout d’une pente, perdue derrière un relief puis offerte de nouveau dans l’intervalle de deux rochers, mais cette fois quelque chose dans son apparition est différent, peut-être parce qu’elle n’est plus seulement l’un des fragments que le chemin accorde puis retire, peut-être aussi parce que je ne suis plus exactement celui qui, quelques heures auparavant, croyait encore regarder un paysage placé devant lui; elle occupe soudain l’ouverture, très bas entre deux avancées de roche sombre, et la descente commence presque avec elle, sans que je puisse dire à quel moment j’ai quitté le sentier ni si j’ai véritablement décidé de le faire, car quelques pierres se sont présentées, puis d’autres, une pente plus raide a demandé au corps de se pencher davantage, le bruit de l’eau, jusque-là mêlé au vent, s’est rapproché, et lorsque la roche chaude s’est trouvée derrière mon dos, je me suis découvert assis contre elle comme si le lieu avait lentement accompli ce que j’aurais autrefois attribué à ma volonté.
Je pourrais maintenant écrire que je me sentais bien, mais cette phrase, précisément parce qu’elle vient après, me paraît déjà trop assurée, presque indiscrète, comme si elle prétendait rassembler sous un seul mot ce qui, à ce moment-là, n’avait nul besoin de se rassembler, puisque la chaleur de la pierre entrait dans mon dos, que le sel s’était déposé sur mes lèvres, que la plante de mes pieds gardait encore, non pas le souvenir du chemin, mais quelque chose de ses aspérités et de la poussière demeuré dans la peau, tandis qu’une petite vague revenait toujours contre une pierre invisible, la faisait rouler un instant avant de repartir, et que ma respiration ralentissait sans que rien, dans tout cela, réclame un nom, encore moins celui de bonheur, lequel aurait supposé qu’il y eût quelque part un état distinct que je puisse reconnaître comme mien, alors qu’il me semble aujourd’hui que rien ne m’appartenait assez pour pouvoir être ainsi séparé du reste.
Puis la phrase est venue, doucement, presque innocemment, sans que je sache même ce qui l’avait appelée: je suis bien ici… et ce qui m’étonne encore, en y revenant, n’est pas qu’elle ait été fausse, car elle ne l’était pas, mais qu’elle ait suffi à modifier presque imperceptiblement ce qu’elle voulait seulement constater, comme si le simple fait de reconnaître ce qui était en train d’avoir lieu avait ouvert entre moi et lui une distance si légère qu’elle aurait pu passer inaperçue si mon ventre ne s’était pas resserré, si la lumière sur l’eau n’était soudain devenue une lumière qui allait baisser, si cette crique dans laquelle rien ne m’obligeait encore à partir n’était devenue, par le seul fait que je savais y être bien, un lieu que je quitterais nécessairement, et je compris alors moins par la pensée que par ce resserrement très faible du corps que le bonheur, s’il y en avait eu un jusque-là, venait peut-être de commencer à changer au moment même où j’avais tenté de le reconnaître.
L’Enfant Lune s’est alors formé dans ma pensée sans que je l’aie appelé, assis presque au même endroit, le manteau trop grand étalé autour de lui sur la roche, les pieds nus glissés entre les pierres, le chapeau descendant comme toujours devant une partie de son visage, et je pouvais le voir rester là, suivre du regard le mouvement de l’eau, prendre une pierre entre ses doigts, la retourner sans raison particulière, la laisser tomber lorsqu’une autre attirait sa main, déplacer légèrement son pied parce que la roche avait gardé trop de chaleur, puis se détourner vers un oiseau ou vers quelque bruit venu des herbes, mais dès que j’essayais de placer en lui la phrase que je venais moi-même de prononcer, dès que je voulais lui faire penser qu’il était bien ici, quelque chose dans l’image se défaisait, non pas parce que cette pensée aurait été trop complexe pour lui, encore moins parce qu’une forme d’innocence l’aurait maintenu en deçà de la conscience, mais parce qu’elle introduisait en lui la même séparation que je venais de sentir naître en moi, et qu’il me devenait soudain impossible de croire que ce qui lui manquait fût précisément ce savoir dont, quelques instants auparavant, je ne disposais pas davantage.
Car rien ne me manquait avant que la phrase soit venue, et c’est peut-être cela qui m’a le plus troublé:
Je n’étais pas privé de la conscience de mon bonheur, comme si quelque chose avait été là, tout près, attendant seulement que je le découvre; il n’y avait simplement pas encore, d’un côté, un bonheur que je pourrais reconnaître et, de l’autre, celui qui aurait à le reconnaître, il y avait la pierre chaude, le sel, la fatigue, l’eau, la lumière, les pieds encore sensibles au chemin, et ce mélange sans centre auquel je participais si entièrement que l’idée même de dire « je suis heureux » aurait alors supposé que je me retire légèrement de ce qui avait lieu pour pouvoir le regarder.


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