« Mais, opposé tout de même à la mort qu'il l'est à la vie, un système complet de substitutions psychologiques, plus il est conscient et se remplace par lui-même, plus il se détache de toute origine, et plus se dépouille-t-il, en quelque sorte, de toute chance de rupture. Pareil à l'anneau de fumée, le système tout d'énergies intérieures prétend merveilleusement à une indépendance et à une insécabilité parfaites. Dans une très claire conscience, la mémoire et les phénomènes se trouvent tellement reliés, attendus, répondus; le passé si bien employé; le nouveau si promptement compensé; l'état de relation totale si nettement reconquis que rien ne semble pouvoir com-mencer, rien se terminer, au sein de cette activité presque
pure.»
Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci
Où Igniatius, devant un ruisseau dont les formes et les lumières se transforment sans cesse, peu à peu perd pied et découvre que tout changement affecte aussi celui qui regarde. L’homme qu’il aperçoit dans l’eau mouvante, qui n’est autre que lui-même, n’est déjà plus tout à fait celui qui est entré dans la gorge. Peu à peu, le paysage lui révèle sa propre présence. Il n’est plus seulement spectateur, mais l’une des formes qui le composent. L’air qu’il respire, les circulations invisibles de don corps, les ramifications des racines et du ruisseau participent d’un même mouvement. Ce qu’il contemple le transforme à mesure qu’il le contemple.
Cahier d’Igniatius
Il aurait été trop facile d’en faire une image et de dire que mes veines étaient des rivières, que mes nerfs étaient des racines ou que les ramifications d’un arbre reproduisaient quelque secrète architecture de mon cerveau. Ce genre de ressemblance aurait peut-être donné à la chose une beauté immédiate. Elle aurait aussi risqué de la refermer trop vite. Ce que j’éprouvais était plus élémentaire et plus troublant. Mon corps et cette gorge n’avaient pas besoin de se ressembler pour appartenir au même monde. L’eau qui coulait sous mes yeux est celle dont mon propre organisme dépend. La matière des arbres et celle dont mes membres sont faits. Les échanges invisibles qui entretiennent le feuillage et ceux qui permettent à mes cellules de demeurer vivantes participent d’une histoire matérielle. La séparation que je pratiquais spontanément entre « moi » et «ce qui m’entoure» était devenue soudain moins sûre. Je m’entendais presque sourire intérieurement en pensant que j’étais venu ici avec les habitudes d’ un explorateur. Comme si je pouvais pénétrer dans une région inconnue tout en emportant avec moi quelque poste d’observation qui ne lui appartiendrait pas. Il n’avait fallu que quelques heures de marche pour que la gorge me rappelât cette évidence: je ne dispose, pour rencontrer le monde, d’aucun autre instrument qu’un fragment vivant de ce même monde.
Mes yeux eux-mêmes, auxquels j’avais accordé jusque-là la fonction presque innocente de fenêtres ouvertes sur ce qui se trouvait devant moi, appartenaient à cette matière. La lumière qui tombait du ciel, se divisait dans les feuillages, frappait l’eau, les pierres, les surfaces vernissées des feuilles puis revenait vers moi ne faisait pas que me renseigner sur un spectacle extérieur. Elle entrait réellement dans mon corps. Elle atteignait le fond de mes yeux, y provoquait des transformations physiques dont je n’avais aucune conscience. Elle devenait transmission. Quelque part dans cette matière humide et plissée que mon crâne transportait au milieu de la forêt, les différences devenaient des déplacements. Les mouvements, les variations de clarté devenaient de vrais volumes. Tandis que les images légèrement différentes reçues par mes deux yeux contribuaient à faire surgir autour de moi cette profondeur que j’avais toujours tenue pour une simple propriété des choses. Je savais cela comme on sait ce qu’on a lu.
Je découvrais que: savoir par quelles opérations la vision construit une profondeur, et: surprendre cette construction au moment même où elle a lieu, étaient deux expériences presque étrangères l’une à l’autre.
Il me suffisait de déplacer légèrement la tête pour qu’un rameau jusque-là confondu avec un autre s’en détache. Une trouée de ciel glisse hors du miroir de l’eau. Une nouvelle lumière surgit quelques pouces plus loin. L’espace tout entier, sans avoir matériellement bougé, s’organise autrement autour de moi. Le ruisseau, qui un instant auparavant semblait s’ouvrir sous mes pieds sur une profondeur presque céleste, redevienne une mince couche transparente au-dessus de quelques pierres.
Je regardais alors mon cerveau travailler, si cette expression pouvait encore avoir un sens. Je ne le regardais évidemment pas comme j’aurais regardé une main ou une pierre. Je n’apercevais rien de ce qui s’accomplissait dans son épaisseur, mais je pouvais en surprendre les effets au moment même où ils devenaient le monde que je croyais simplement trouver devant moi. Les constellations que j’avais suivies si longtemps à la surface de l’eau existaient bien par la lumière qui venait jusqu’à moi. Pourtant les lignes par lesquelles je les reliais n’étaient inscrites nulle part. Quelques points scintillaient, une ride les rapprochait, une autre les séparait, et déjà quelque chose en moi isolait un ensemble. Elle attendait presque que la figure continuât, si bien que je ne pouvais plus regarder ces étoiles mouvantes sans sentir derrière leur apparition une autre activité, tout aussi incessante, celle par laquelle mon propre cerveau liait, séparait, comparait, complétait et faisait surgir de ce qui lui parvenait un espace habitable.

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