mercredi 4 mars 2026


« Il n’y a pas de perception qui ne soit imprégnée de souvenirs. Aux données immédiates et présentes de nos sens nous mêlons mille détails de notre expérience passée. Le plus souvent ces souvenirs déplacent nos perceptions réelles, dont nous ne retenons alors que quelques indications, simples “signes” destinés à nous rappeler d’anciennes images. La commodité et la rapidité de la perception sont à ce prix; mais de là aussi les illusions de tous genres. Rien n’empêcherait que nous n’apercevions les choses telles qu’elles sont, si nous n’avions intérêt à les apercevoir telles que nous pouvons en tirer parti. En réalité, la perception pure, celle qui serait une simple présence des choses, n’est qu’un idéal et une limite. Toute perception est déjà mémoire. Nous ne percevons pratiquement que le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir.»

Henri Bergson, Matière et mémoire (1896) 

 


 

– Voyez-vous… regarder une image ne consiste pas simplement à recevoir une information visuelle. 
– En quoi cela consiste-t’il?
– Il s’agit d’entrer dans une relation…
– Comme nous!
– Certes, mais où le visible se détache du monde ordinaire…
– Si j’en crois ce que vous dites… c’est bien de cela qu’il s’agit…
– Oui mais ce visible doit acquérir une autonomie. – Et que faut-il pour cela?
– Que l’image suspende son utilité et rende les choses disponibles à la contemplation en les retirant de leur fonction immédiate. 
– Je crois que je suis troublé…
– C’est pourquoi l’image peut être troublante… Oui, elle ressemble, mais elle n’est pas la chose. Elle est présence et absence en même temps. Elle tient dans cet intervalle.
– Et nous serions cet intervalle… Cela me semble bien ambigu…
– Cette ambiguïté est inscrite dans la langue elle-même. En français, « image » peut désigner une figure visible, mais aussi une figure mentale, un souvenir, une métaphore. Une image peut être vue ou pensée. Elle peut être extérieure ou intérieure. Elle circule entre le monde et l’esprit.
– Cela est-il confirmé par la science?
– D’une manière inattendue… oui…les neurosciences contemporaines, confirment ce phénomène. Il semble que les mêmes régions du cerveau peuvent s’activer lorsque nous voyons un objet et lorsque nous l’imaginons.
– Est-ce là une abstraction?
– L’image mentale n’est pas une abstraction pure. Elle est une activation réelle, un événement physiologique. Elle est une forme qui se maintient sans support extérieur immédiat.
L’image est donc ce qui permet à une forme de subsister hors de sa source.
Ce caractère explique aussi le pouvoir des images dans la mémoire. Une image n’est pas seulement un enregistrement. Elle est une reconstruction active. Elle se transforme à chaque réapparition. Elle n’est jamais identique à elle-même.
C’est pourquoi l’image est proche du verbe apparaître. Elle appartient à ce moment où quelque chose se détache du fond et devient perceptible. Elle n’est pas la chose elle-même, mais elle est ce par quoi la chose peut encore advenir.
Ainsi, le mot image ne désigne pas seulement une représentation. Il désigne une forme survivante, une présence déplacée, un visage qui continue à se montrer lorsque la source s’est retirée.



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