On pourrait presque dire: au commencement était Igniatius…
Et pourtant ce commencement prend une forme paradoxale. Car Igniatius est un patient de longue date qui n’arrive pas à parler. Pendant longtemps il est resté presque muet. Non pas totalement silencieux mais comme retenu dans une difficulté profonde avec la parole, avec le fait même de parler ou d’exprimer ce qui se passe en lui. Les séances semblent souvent s’enliser dans des silences ou dans quelques phrases isolées qui ne conduisent nulle part. Plus tard Lucian dira de lui qu’il avait «quelques problèmes avec le langage».
Arrive le jour où Igniatius se présente avec un carnet et des dessins.
C’est à partir de là, presque imperceptiblement, que quelque chose se met à bouger. La parole se libère peu à peu. Non pas parce qu’Igniatius décrirait les images qu’il montre. Au contraire il n’en parle presque jamais directement. Mais leur présence agit comme un déclencheur. Comme s’il existait entre les mots et les images une liaison secrète qui ne soit pas une simple redite des uns par les autres. L’image ne sert pas à illustrer le récit et le récit ne sert pas à expliquer l’image. Pourtant quelque chose circule entre les deux.
Lorsque Igniatius ouvre un carnet ou sort un dessin il se met à parler, parfois longuement, mais de choses qui semblent d’abord étrangères à ce que l’on voit: une anecdote que prolonge une réflexion, qui à son tour se mêle à un fragment d’histoire. À première vue ou à la première écoute, aucun lien. Puis, à distance, un écho, même léger, se fait entendre ou même… apparaît. Tout se passe comme si l’image et le récit appartenaient au même réseau de sens mais à des degrés différents.
Les dessins eux-mêmes présentent une cohérence frappante. Les sujets changent brusquement: paysages volcaniques, silhouettes, fragments de figures, objets isolés. L’ensemble donne parfois l’impression de passer «du coq à l’âne».
Mais l’expression mérite ici d’être entendue autrement que dans son sens banal. On en trouve en effet une forme plus ancienne attestée dès le XIVᵉ siècle: «saillir du coq en l’asne», qui deviendra plus tard «sauter du coq à l’asne». Dans cette version primitive l’image est plus étrange encore: elle évoque la tentative improbable d’un coq cherchant à féconder un âne. Le passage du «coq en l’âne» ne décrit donc pas seulement une rupture du discours. Il suggère l’improbable et incompréhensible rencontre de deux ordres de sens qui ne devraient pas se rejoindre et qui pourtant entrent en contact par un détour inattendu.
Quant aux images, elles occupent dans ce livre une place singulière. Elles pourraient avoir été pensées — c’est du moins l’hypothèse que l’on peut formuler — au terme d’un long travail à la fois intellectuel et manuel pour demeurer simples et accessibles, presque à la manière des anciennes images d’Épinal. Leur apparente clarté pourra donner l’impression qu’elles se livrent immédiatement. Pourtant l’expérience suggère autre chose. Beaucoup les regardent, les trouvent parfois plaisantes, parfois curieuses, sans vraiment les comprendre. Cet échec apparent n’est pas dissimulé. Il est même assumé, car il révèle quelque chose qui touche directement à la recherche de l’Enfant Lune.
Le lecteur pourra peut-être alors, comme l’a fait l’auteur de ces lignes, commencer à comprendre que les images, les fragments de récit et les voix des personnages ne sont pas des éléments séparés, mais différentes manières de tourner autour de la même question silencieuse que poursuit l’Enfant Lune. Il pourra aussi découvrir que ce qu’il appelle spontanément «simplicité» n’est peut-être qu’une idée héritée de la société, une idée qui confond complexité et complication. Or ces deux mots ne disent pas la même chose. La complication naît souvent de nos propres constructions mentales, des détours que l’esprit fabrique lorsqu’il cherche à maîtriser ce qu’il ne comprend pas immédiatement. La complexité, elle, appartient au monde lui-même. Elle est la trame vivante de ce qui existe. Les images dont il est question ici tentent de demeurer à cet endroit fragile où la forme reste simple tout en laissant apparaître une profondeur qui ne se laisse pas réduire. Elles sont simples et complexes à la fois.
Et pourtant ce commencement prend une forme paradoxale. Car Igniatius est un patient de longue date qui n’arrive pas à parler. Pendant longtemps il est resté presque muet. Non pas totalement silencieux mais comme retenu dans une difficulté profonde avec la parole, avec le fait même de parler ou d’exprimer ce qui se passe en lui. Les séances semblent souvent s’enliser dans des silences ou dans quelques phrases isolées qui ne conduisent nulle part. Plus tard Lucian dira de lui qu’il avait «quelques problèmes avec le langage».
Arrive le jour où Igniatius se présente avec un carnet et des dessins.
C’est à partir de là, presque imperceptiblement, que quelque chose se met à bouger. La parole se libère peu à peu. Non pas parce qu’Igniatius décrirait les images qu’il montre. Au contraire il n’en parle presque jamais directement. Mais leur présence agit comme un déclencheur. Comme s’il existait entre les mots et les images une liaison secrète qui ne soit pas une simple redite des uns par les autres. L’image ne sert pas à illustrer le récit et le récit ne sert pas à expliquer l’image. Pourtant quelque chose circule entre les deux.
Lorsque Igniatius ouvre un carnet ou sort un dessin il se met à parler, parfois longuement, mais de choses qui semblent d’abord étrangères à ce que l’on voit: une anecdote que prolonge une réflexion, qui à son tour se mêle à un fragment d’histoire. À première vue ou à la première écoute, aucun lien. Puis, à distance, un écho, même léger, se fait entendre ou même… apparaît. Tout se passe comme si l’image et le récit appartenaient au même réseau de sens mais à des degrés différents.
Les dessins eux-mêmes présentent une cohérence frappante. Les sujets changent brusquement: paysages volcaniques, silhouettes, fragments de figures, objets isolés. L’ensemble donne parfois l’impression de passer «du coq à l’âne».
Mais l’expression mérite ici d’être entendue autrement que dans son sens banal. On en trouve en effet une forme plus ancienne attestée dès le XIVᵉ siècle: «saillir du coq en l’asne», qui deviendra plus tard «sauter du coq à l’asne». Dans cette version primitive l’image est plus étrange encore: elle évoque la tentative improbable d’un coq cherchant à féconder un âne. Le passage du «coq en l’âne» ne décrit donc pas seulement une rupture du discours. Il suggère l’improbable et incompréhensible rencontre de deux ordres de sens qui ne devraient pas se rejoindre et qui pourtant entrent en contact par un détour inattendu.
Quant aux images, elles occupent dans ce livre une place singulière. Elles pourraient avoir été pensées — c’est du moins l’hypothèse que l’on peut formuler — au terme d’un long travail à la fois intellectuel et manuel pour demeurer simples et accessibles, presque à la manière des anciennes images d’Épinal. Leur apparente clarté pourra donner l’impression qu’elles se livrent immédiatement. Pourtant l’expérience suggère autre chose. Beaucoup les regardent, les trouvent parfois plaisantes, parfois curieuses, sans vraiment les comprendre. Cet échec apparent n’est pas dissimulé. Il est même assumé, car il révèle quelque chose qui touche directement à la recherche de l’Enfant Lune.
Le lecteur pourra peut-être alors, comme l’a fait l’auteur de ces lignes, commencer à comprendre que les images, les fragments de récit et les voix des personnages ne sont pas des éléments séparés, mais différentes manières de tourner autour de la même question silencieuse que poursuit l’Enfant Lune. Il pourra aussi découvrir que ce qu’il appelle spontanément «simplicité» n’est peut-être qu’une idée héritée de la société, une idée qui confond complexité et complication. Or ces deux mots ne disent pas la même chose. La complication naît souvent de nos propres constructions mentales, des détours que l’esprit fabrique lorsqu’il cherche à maîtriser ce qu’il ne comprend pas immédiatement. La complexité, elle, appartient au monde lui-même. Elle est la trame vivante de ce qui existe. Les images dont il est question ici tentent de demeurer à cet endroit fragile où la forme reste simple tout en laissant apparaître une profondeur qui ne se laisse pas réduire. Elles sont simples et complexes à la fois.

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