vendredi 13 mars 2026

« Peut-être l’histoire universelle n’est-elle que l’histoire de quelques métaphores.
La plus ancienne et la plus célèbre est celle de la caverne de Platon. Des hommes, enchaînés depuis l’enfance dans une caverne, voient sur la paroi des ombres projetées par un feu qui brûle derrière eux; ils prennent ces ombres pour les choses mêmes. L’un d’eux est libéré, sort de la caverne, voit les objets véritables et enfin le soleil. Quand il redescend pour raconter ce qu’il a vu, les autres ne le croient pas et pensent qu’il a perdu la vue.
Cette métaphore a servi pendant des siècles à figurer notre situation dans le monde. Nous voyons des apparences et nous les prenons pour la réalité ; nous confondons les images et les choses. Peut-être aussi est-il vrai que ces images sont tout ce que nous possédons. Peut-être l’univers visible n’est-il qu’un système de symboles dont nous ne percevons que les projections.»

Enquêtes (Otras inquisiciones)Jorge Luis Borges




Les images ne sont presque jamais innocentes, et le mot caverne possède une résonance philosophique très précise qui renvoie presque inévitablement à la célèbre caverne de Platon dans La république.

– Que se passerait-il si l’on renverse la fonction de cette caverne?
– Que voulez-vous dire par renverser?
– Chez Platon, la caverne est le lieu de l’illusion. Les prisonniers y voient des ombres projetées sur la paroi et prennent ces apparences pour la réalité. Le travail philosophique consiste alors à sortir de la caverne pour accéder au monde véritable qui est celui des idées et de la vérité intelligible, éclairé par le soleil du Bien.
– Que seraient ces ombres?
– En ce cas l’ombre est le symbole d’un manque de réalité. Elle renvoie à une vérité située ailleurs, hors de la caverne. Avec ce renversement, nous pouvons retourner presque complètement ce schéma.
– Comment?
– On peut imaginer, comme l’a fait Nietzsche, qu’il y aura encore pendant des millénaires des cavernes où l’on montrera l’ombre de Dieu, il suggère que l’humanité continuera à vivre dans des lieux symboliques où l’on exposera des projections d’un absolu disparu. Mais la différence décisive est la suivante: chez Nietzsche, il n’existe plus de «soleil» métaphysique hors de la caverne. Il n’y a plus de monde intelligible qui garantirait la vérité ultime des choses.
– Autrement dit, l’image platonicienne subsiste, mais l’architecture métaphysique qui lui donnait sens s’est effondrée.
– On pourrait presque dire que Nietzsche radicalise le diagnostic platonicien tout en supprimant la solution platonicienne.
– Que disait Platon?
– Il disait en substance: les hommes vivent parmi les ombres, mais il existe une réalité supérieure qu’il est possible d’atteindre.
– Et nous… que dirions-nous?
– Que les hommes continuent à montrer des ombres, mais la source à laquelle ces ombres renvoyaient n’existe plus.
– La caverne devient alors un théâtre de survivances.
– C’est cela. Les ombres persistent alors même que le corps qui les produisait n’est plus là.
– C’est pour cela aussi que Nietzsche parle de «vaincre l’ombre de Dieu».
– Le problème n’est pas seulement l’existence de Dieu…
– Le problème est la persistance des structures mentales héritées de la métaphysique platonicienne et chrétienne. Nietzsche nomme souvent cette tradition le «platonisme pour le peuple», c’est-à-dire la transposition religieuse de la structure platonicienne: un monde sensible imparfait, et au-dessus un monde vrai, parfait, absolu.
– Mais sans Dieu…
– Lorsque Dieu disparaît, cette architecture ne disparaît pas immédiatement. On continue souvent à penser comme si un monde vrai devait exister quelque part une vérité absolue…
 Ce seraient autant d’ombres projetées sur les parois de nouvelles cavernes.
– Ainsi, le lien avec Platon devient presque ironique.
Pourquoi?
– Dans l’allégorie platonicienne, sortir de la caverne signifie accéder à la vérité.
– Et chez le philosophe?
– Chez Nietzsche, la situation devient plus vertigineuse: il faut apprendre à vivre après l’effondrement du «soleil» qui garantissait la vérité ultime.
– Donc, si je comprends bien… il ne s’agit plus de quitter la caverne pour rejoindre un monde supérieur, mais de reconnaître que ce monde supérieur était lui-même une projection.
– C’est cela… c’est pourquoi Nietzsche peut apparaître comme l’un des grands critiques du platonisme. Il écrit d’ailleurs que toute la tradition occidentale est structurée par cette opposition entre monde apparent et monde vrai…
– … et il tente de la renverser.
– Si l’on pousse encore un peu plus loin l’image, on pourrait dire ceci. Chez Platon, les ombres sont fausses…
Parce qu’elles ne sont que des copies…
– Un peu comme nous…

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