mardi 3 mars 2026

L’image

« On conservait dans les atriums des images, non point des statues d’artistes étrangers, ni en bronze ou en marbre, mais des figures en cire, disposées chacune dans sa niche ; ces images étaient celles des ancêtres, afin qu’elles fussent présentes aux funérailles de la famille, et que toujours, lorsqu’un membre de la maison mourait, toute la lignée des disparus assistât au convoi. Ces images étaient portées dans les cérémonies publiques; on voyait ainsi marcher, non seulement ceux qui vivaient encore, mais ceux qui avaient vécu.
Il n’y avait pas de spectacle plus propre à enflammer le courage et à inspirer l’amour de la gloire que de voir ainsi les visages de tant d’hommes illustres.
Les titres de leurs magistratures étaient inscrits au-dessous d’elles, et l’on retraçait par elles toute la suite de la famille. Ainsi la maison était remplie de ces figures, et les murs conservaient les traces des générations successives.»
 
Pline l’Ancien, Histoire naturelle, Livre XXXV, 6–7
 
 
« L’image, selon l’analyse commune, est après l’objet: elle en est la suite; nous voyons d’abord la chose, puis nous nous en détournons, nous la perdons, et l’image vient après, comme le souvenir ou la représentation. Mais peut-être la situation est-elle inverse. Peut-être que l’image est avant la chose, et que la chose n’est que l’image rendue momentanément stable, fixée dans l’illusion de la présence.
Ce qui caractérise l’image, ce n’est pas qu’elle soit le double d’un objet, mais qu’elle est ce qui fait que la chose est toujours déjà perdue, qu’elle nous est donnée dans l’éloignement. L’image ne nous rapproche pas de la chose, elle nous en détourne, elle est la distance même.
Voir une image, ce n’est pas voir un objet plus pauvre, ni voir l’objet affaibli; c’est entrer dans un espace où la chose est livrée à son absence, où elle apparaît comme ce qui ne peut plus être atteint.
L’image est ce qui se donne à voir quand il n’y a plus rien à voir, quand l’objet est retiré dans son absence. Elle n’est pas la présence de la chose, mais la présence de son absence.
C’est pourquoi l’image appartient à la région de la mort. Elle est le regard posé sur ce qui ne répond plus, sur ce qui s’est retiré, et qui cependant insiste encore dans sa forme visible.»
 
Maurice Blanchot, tiré de L’Espace littéraire (1955)

 



– Dites-moi, selon vous, qu'est-ce qu'une image?
– Le mot image porte en lui une histoire très ancienne...
– Bien, mais où commence t'elle?
– Elle ne commence pas avec la représentation visuelle, mais avec l’idée d’imitation vivante.
– Imitation de quoi?
- Cela vient du latin imago, imaginis. Dans la Rome antique, imago ne désigne pas d’abord un tableau. Il désigne le masque mortuaire, moulé sur le visage du défunt. Ce masque était conservé dans la maison, puis porté lors des cérémonies.
- L’image n’était donc pas une simple apparence!
– Non, elle était une présence dérivée, un visage qui survivait à celui qui n’était plus.
– Elle le remplaçait?
– Non, elle ne remplaçait pas l’être, mais elle en prolongeait la puissance visible. L’image était ce qui permettait au disparu de continuer à apparaître.
– C'était une sorte de survie...
– Le latin imago est lui-même apparenté au verbe imitari, imiter. Mais imiter, dans son sens ancien, ne signifie pas copier mécaniquement.
– Comment cela?
– Le sens ancien signifie faire apparaître selon une forme reçue, laisser se reproduire un mouvement ou une configuration.
– En cela l’image ne serait pas seulement reproduction, elle serait transmission de forme.
– Oui, on retrouve ce sens dans le grec ancien avec εἰκών (eikōn), qui a donné « icône ». Une eikōn n’est pas un objet neutre.
– Qu'est-ce?
– Elle est ce qui rend visible ce qui ne l’est pas directement. Dans la pensée byzantine, l’icône n’est pas regardée comme une chose, mais comme un lieu de passage. Le regard ne s’arrête pas sur elle. Il passe à travers elle.
– Ainsi, dès l’origine, l’image est moins un objet qu’un seuil.
– Oui, selon notre auteur, ce caractère apparaît aussi dans la racine indo-européenne probable *aim- / im-, qui renvoie à l’idée de copie, double, forme reproduite, mais toujours avec une dimension active. Le double n’est pas seulement une duplication, il est ce qui permet à quelque chose de continuer ailleurs.
– C’est pourquoi, si j'ose dire... l’image entretient un lien profond avec l’absence.
– Vous avez pleinement raison... Quand quelque chose est présent pleinement, l’image est inutile.
– Ne serais-je donc qu'une image?
– L’image apparaît lorsque la présence se retire ou devient inaccessible. Elle comble une distance, mais en même temps elle la révèle. Elle rend visible ce qui n’est plus immédiatement là. C’est pour cela que l’image a longtemps été associée aux morts, aux rêves, aux souvenirs.

 
Dans la philosophie médiévale, l’imago est aussi l’empreinte laissée dans l’âme par ce qui a été perçu. L’image n’est pas seulement extérieure. Elle est trace intérieure. Elle est ce qui reste après la rencontre.
Dans la pensée moderne, cette dimension devient encore plus radicale. Une image n’est pas seulement ce qui montre quelque chose. Elle est ce qui fait apparaître. Elle ouvre un champ où quelque chose peut se manifester.




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