“ […] ma paresse se redressait contre l'idée des lectures désespérantes, des recensions infinies, des méthodes scrupuleuses qui préservent de la certitude. Je disais à mon ami que de savants hommes courent bien plus de risques que les autres, puisqu'ils font des paris et que nous restons hors du jeu; et qu'ils ont deux manières de se tromper: la nôtre, qui est aisée, et la leur, laborieuse. Que s'ils ont le bonheur de nous rendre quelques événements, le nombre même des vérités matérielles rétablies met en danger la réalité que nous cher-chons. Le vrai à l'état brut est plus faux que le faux.
Les documents nous renseignent au hasard sur la règle et sur l'exception. Un chroniqueur, même, préfère de nous conserver les singularités de son époque. Mais tout ce qui est vrai d'une époque ou d'un personnage ne sert pas toujours à les mieux connaître. Nul n'est identique au total exact de ses apparences; et qui d'entre nous n'a pas dit, ou 'qui n'a pas fait, quelque chose qui n'est pas sienne? Tantôt l'imitation, tantôt le lapsus, — ou l'occasion, — ou la seule lassitude accumulée d'être précisément celui qu'on est, altèrent pour un moment celui-là même; on nous croque pendant un dîner; ce feuillet passe à la postérité, tout habitée d'érudits, et nous voilà jolis pour toute l'éternité littéraire.”
Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci
Où Igniatius, cherche à surprendre l’instant où naît une image. Il ne parvient pas à décider ce qui, dans les constellations du ruisseau, appartient à l’eau, à la lumière, à ses yeux ou à cette imagination qui fait surgir une étoile d’un simple éclat. Tandis qu’il cherche ainsi l’origine de ce qu’il voit, une inversion se produit. Il découvre avec un étonnement croissant que le paysage n’a nul besoin de posséder des yeux pour le regarder, ni même d’avoir une intention pour obtenir de lui une réponse.
Cahier d’Igniatius
À mesure que j’en prenais conscience, je voyais moins un cerveau caché dans ma tête en train de fabriquer secrètement un paysage qu’une seule opération dont je ne savais plus où situer exactement les limites, puisque la lumière sans l’eau n’aurait pas produit ces figures. L’eau sans la lumière ne les aurait pas davantage produites. Ni l’une ni l’autre ne seraient devenues pour moi ces profondeurs, ces constellations et ce ciel renversé sans ce corps placé ici, à cette hauteur précise, avec ces yeux qui bougeaient, ce cou qui s’inclinait. Cette mémoire reconnaissait une étoile là où il n’y avait qu’un éclat et cette imagination commençait déjà à parcourir les espaces qu’elle avait contribué à faire apparaître.
Je regardais toujours le ruisseau, pourtant je commençais aussi, à travers lui, à me voir en train de le regarder. Non parce que je me serais dédoublé en un observateur capable de sortir de son propre corps, mais parce que la gorge me rendait ma place à l’intérieur d’elle. La pierre sur laquelle mes pieds prenaient appui recevait mon poids. Ma silhouette interceptait une partie de la lumière et entrait parfois elle-même dans le reflet que j’observais. De sorte que ce que je voyais portait déjà la trace de celui qui voyait et que celui qui voyait était déjà transformé par ce qu’il voyait.
C’est alors que la sensation étrange apparue quelques instants auparavant prit une ampleur à laquelle je n’avais d’abord pas osé consentir: le paysage me regardait.
Je savais bien que les arbres ne possédaient aucun regard, que les pierres n’avaient aucune connaissance de ma présence et que le ruisseau n’attendait rien de mon passage. Mais plus je demeurais là, moins cette absence d’intention suffisait à rendre la formule fausse. Tout ce qui m’entourait agissait sur moi avec une précision dont ma propre volonté était souvent absente. La diminution de la lumière ouvrait mes pupilles, une irrégularité du sol modifiait mon équilibre avant même que je l’eusse remarquée, le froid de l’air changeait ma respiration, le murmure continu du courant effaçait certains sons et rendait les autres plus perceptibles, l’inclinaison d’une branche obligeait mon corps à s’infléchir, une racine glissante commandait à mes muscles une correction que je ne décidais pas. Et tandis que je croyais parcourir la gorge avec mes sens ouverts vers elle, la gorge entrait en moi par tous ces accès. Elle me réglait en quelque sorte sur sa propre présence et faisait de mon corps la réponse incessamment modifiée à ce qu’elle lui présentait.
Je m’éprouvais alors avec une étrangeté croissante comme cet homme que le paysage aurait pu voir s’il avait possédé des yeux, mais cette vision imaginée cessait peu à peu d’exiger les yeux du paysage. Il suffisait que je me reconnaisse parmi ce qui était là: une forme verticale au milieu des autres formes. Mobile parmi ce qui semblait immobile et pourtant je bougeais sans cesse, respirant l’air que les feuilles avaient transformé. Portant en lui la même eau qui coulait devant lui. Regardant avec la matière vivante née de la même histoire terrestre tout ce qu’il appelait jusque-là le dehors.

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