jeudi 17 septembre 2026

Origine

 

 la pensée de Félix avance comme un seul mouvement, avec ses reprises, ses dérives et ses retours.

Cahier de Félix 

Il me semble maintenant que je me suis trompé dès le moment où j’ai cru devoir chercher l’origine de l’Enfant Lune comme on remonte un cours d’eau vers une source, avec cette idée rassurante qu’en avançant assez loin à rebours je finirais par atteindre un point où tout commencerait, une première apparition, une première image, peut-être même une première phrase, quelque chose qui n’aurait encore traversé personne et qui porterait sur lui la marque intacte de celui qui l’aurait conçu, mais plus je cherche ce point et plus il s’éloigne, non comme s’il se cachait, mais comme si la recherche elle-même me révélait peu à peu qu’il n’a peut-être jamais existé sous la forme que je lui prêtais, car il faudrait pour cela qu’un être, Igniatius par exemple, ait été là d’abord, seul avec lui-même, puis qu’un jour l’Enfant Lune lui soit venu, ensuite qu’il l’ait transmis à Lucian, que Lucian l’ait reçu à son tour, et que je sois enfin venu recueillir de leurs mains une créature déjà constituée, passée simplement de l’un à l’autre comme un objet que chacun aurait pu tenir sans qu’il changeât autrement que par quelque accident de parcours, alors que tout ce que j’observe me montre exactement le contraire, et que ce qui passe semble toujours être transformé par le passage, comme l’eau prend quelque chose des pierres qu’elle touche et laisse aussi quelque chose sur elles.

Je ne sais donc plus très bien ce que signifie dire qu’Igniatius aurait créé l’Enfant Lune, car s’il l’a créé, il faut aussitôt ajouter que cet enfant, dès qu’il a commencé à exister dans ses gestes, dans ses dessins, dans ses récits, a modifié l’homme qui le faisait apparaître, lui imposant peut-être des chemins auxquels il n’avait jamais songé, certaines fidélités dont il n’avait pas encore conscience, des impossibilités mêmes, puisque ce que l’on a commencé à faire devient quelquefois assez présent pour nous empêcher ensuite de faire n’importe quoi, et je comprends mieux maintenant cette expérience étrange où celui qui croit inventer une forme découvre soudain qu’il doit lui obéir un peu, non parce qu’elle vivrait quelque part indépendamment de lui, mais parce qu’à partir du moment où elle est là, quelque chose du monde s’est déplacé et que cette présence nouvelle agit sur les possibilités restantes.

L’Enfant Lune est peut-être né ainsi, non dans un instant précis, mais dans cet espace mouvant où une forme commence à faire retour vers celui qui la forme, où ce qui vient d’être produit devient à son tour producteur, et cela expliquerait pourquoi il m’est si difficile d’assigner à cet enfant une origine sans aussitôt sentir que je viens de simplifier quelque chose qui, au contraire, ne cesse de se compliquer, car je pourrais certes découvrir qu’Igniatius l’a dessiné le premier et savoir avec une certitude presque administrative la date de ce premier dessin, mais cela ne suffirait encore pas à répondre à la question qui m’occupe, puisque l’Enfant Lune que je connais aujourd’hui contient aussi tout ce que Lucian a vu en lui, tout ce que j’ai moi-même commencé à y voir, tout ce que les autres personnages ont déplacé autour de lui, et peut-être déjà quelque chose de ce qu’un lecteur que j’ignore encore verra un jour dans ce que j’écris maintenant.


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