jeudi 27 août 2026

(186) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 – Entendez-vous ce que je vois?
– Je ne vois pas ce que vous entendez...
 


 
Où, tout comme Lucian, qui fait un long voyage, l’on peut observer de loin une vibration qui n’a pas exactement la fréquence habituelle, un mouvement dont le corps corrige l’effet sans savoir pourquoi, une lumière qui dure un peu moins longtemps, quelque chose aperçu au bord du regard et disparaît lorsqu’on tourne la tête…

Presque rien, et pourtant le cerveau possède cette aptitude étrange à retenir parfois ce presque rien sans pouvoir encore l’expliquer, se disait Lucian, comme si une partie de lui avait déjà commencé à soupçonner ce que l’ensemble continuait tranquillement d’ignorer.
Sous la coque, les vagues poursuivaient leur lente poussée. Le paquebot montait avec elles, si peu parfois que l’on aurait pu croire qu’une masse aussi considérable ne bougeait pas, puis il redescendait en retrouvant tout son poids, et ce mouvement recommençait sans cesse, tandis que l’eau frappait l’étrave, s’ouvrait, courait de chaque côté des flancs et se rejoignait loin derrière dans une longue couture d’écume que le vent défaisait presque aussitôt.
Le corps, lui, avait depuis longtemps cessé d’attendre que la pensée lui indiquât comment répondre à cette oscillation. Il apprenait le navire comme on apprend une démarche nouvelle, par une multitude de corrections si petites qu’aucune ne méritait d’être remarquée : les chevilles cédaient légèrement, le bassin compensait, la tête cherchait à conserver son horizon, tandis qu’au fond de l’oreille un appareil plus ancien que tous les instruments du bord renseignait sans relâche le cerveau sur l’inclinaison, l’accélération, la chute à peine commencée, et qu’à chaque instant des muscles se contractaient avant même que celui dont ils sauvaient l’équilibre eût connaissance du danger auquel ils répondaient.
Il pouvait donc arriver qu’un corps sût déjà quelque chose que celui qui disait je ne savait pas encore.
Non pas qu’il possédât quelque mystérieuse connaissance cachée, mais parce que ses réponses commençaient avant les mots, parce que la sensation précédait souvent l’explication et que l’équilibre, menacé, corrigeait le monde avant que la pensée eût seulement formulé qu’il venait de bouger. La mer, bien avant de pouvoir entrer dans la coque, entrait ainsi dans les jambes, les épaules, les vertèbres, modifiait les appuis, enseignait sans paroles une manière de céder et de reprendre, si bien que le paquebot qui devait maintenir l’océan à l’extérieur transportait déjà, dans le moindre corps posé sur ses ponts, une petite part de son mouvement.
La vitesse elle-même avait fini par être comprise comme une sécurité, puisqu’un navire allant vite, disait-on, pouvait plus aisément échapper à ce qui se présentait devant lui… il fallait seulement que l’obstacle fût aperçu assez tôt, que le gouvernail répondît assez vite, que les machines obéissent, que la mer accordât l’espace nécessaire à la manœuvre, mais toutes ces conditions, parce qu’elles étaient toujours répétées ensemble et qu’aucune n’avait encore manqué, semblaient peu à peu perdre leur caractère de conditions pour se confondre avec la certitude générale que le paquebot saurait, quoi qu’il advînt, trouver son passage.
Il y avait là peut-être le premier véritable péril, précisément parce qu’il ne ressemblait encore à aucun péril… non la défaillance d’une machine, mais la réussite continue de toutes les machines… non l’ignorance du danger, mais une connaissance assez abondante pour donner le sentiment qu’aucun danger ne pourrait se présenter autrement que sous l’une des formes déjà connues. Il ne s’agit pas là de l’absence de moyens pour réagir, mais de la conviction que leur rapidité permettrait toujours de différer le moment de réagir.
Le cerveau pourrait connaître pareille ivresse sans jamais la nommer. Ce qu’il a correctement anticipé hier renforce l’anticipation d’aujourd’hui… chaque succès augmente le poids de l’attente suivante, et la répétition finit par creuser dans l’incertitude une route tellement familière que tout semblait devoir continuer à y passer. Plus vite venait la reconnaissance, moins il restait de temps pour demander si l’objet reconnu était véritablement le même… plus aisément une situation se laissait ranger parmi celles qui avaient déjà été traversées, moins ce qui résistait à cette ressemblance avait de chances d’atteindre la conscience.
La vitesse n’était donc pas seulement la quantité de distance franchie pendant un certain temps. Elle pouvait devenir une manière de voir… parfois une manière de ne pas voir.

Inspiré très librement… à partir de
Morgan Robertson, Le Naufrage du Titan
Futility, or the Wreck of the Titan. 1898, 



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