Où l’on voit, pendant le voyage de Lucian, que celui qui suit des traces fait bien de regarder quelquefois derrière et autour de lui… il pourrait s’apercevoir qu’en cherchant le passage des autres, il est déjà en train de laisser les siennes…
… et où l’on découvre avec surprise que dans un puzzle, l'image finale pourrait ne pas être créée par les pièces…
– Voyez-vous ce que notre maître veut dire?
– Je ne vois pas ce que vous entendez…
– Pourriez-vous me dire… si ce que je viens d’entendre… veut dire quelque chose ?
– Il faudrait déjà me dire ce que vous avez entendu…
– Il était question d’image finale… qui… dans un puzzle, pourrait ne pas être créée par les pièces…
– Je vois… j’entends bien…
– Et moi je n’y entend rien…
– Comme le disait notre maître… cela veut dire que l’image, avant d’être un puzzle…
– … une image mise en pièces…
– Cette image était déjà là, non plus comme image visible…
– Comment alors?
– Mais comme principe d'appartenance. L'assemblage… des pièces… ne produit pas l'origine.
– Je crois que vous jouez sur les mots … un peu… si ce n’est plus encore!
– Tout au plus.., jouerais-je avec les mots…
Mais pour revenir à l’image… voyez-vous… l’assemblage des pièces la rend perceptible. Comprenez qu’il ne s'agit pas de revenir vers un commencement disparu…
Mais pour revenir à l’image… voyez-vous… l’assemblage des pièces la rend perceptible. Comprenez qu’il ne s'agit pas de revenir vers un commencement disparu…
– Mais alors!
– De laisser apparaître une cohérence qui travaillait déjà chaque pièce.
– Chaque morceau, si je comprends bien… porte donc davantage que lui-même.
– C’est cela… Il porte l'ensemble sous une forme invisible.
– Comme les lettres d’un mot… ou les mots d’un livre…
– C'est très précisément ce qui fascinait sans doute, dans le livre: La Vie mode d'emploi. L’avez-vous lu?
– Non… mais notre maître nous en a parlé…
–Le roman est construit comme un immense puzzle, mais Perec, Georges… l’auteur, ajoute une idée marquante…
– Laquelle?
– Celui qui fabrique le puzzle…
– Celui qui met l’image en morceaux…
– Oui, eh bien cette idée pense déjà aux difficultés que rencontrera celui qui le résoudra.
– Vous voulez dire que le fabricant et le joueur dialoguent à travers les formes mêmes des pièces!
– Le puzzle devient une conversation silencieuse entre deux intelligences séparées dans le temps.
– C’est pour le moins paradoxal!
– Vous avez raison… de plus vous pouvez observer que lorsqu'on termine un puzzle…
– J’ai compris… le jeu disparaît!
– Plus l'image devient parfaite, moins il reste de puzzle. Celui-ci vit dans l'inachèvement. Une fois achevé, il cesse d'être une recherche et, en poussant un peu, on peut le considérer comme mort.
– Une image morte…
– En ce sens, le puzzle ressemble beaucoup à la pensée. Une pensée complètement achevée cesse souvent de penser. Elle devient doctrinale.
– Un peu comme vous… pièce après pièces… vous commencez à ressembler à notre maître…
– C'est peut-être là que Don Carotte, Pinocchio l’Autre… et d’autres… ne semblent jamais chercher à compléter le monde…
– Ils cherchent à découvrir quelles pièces appartiennent déjà au même mouvement.
– Lucian, Félix, Igniatius, nous-mêmes, Don Carotte... ne fabriquons ni ne constituons une totalité.
– Nous découvrions progressivement que nos voix s'emboîtent…
– …sans jamais se confondre.
– Le lecteur croit ou voudrait assembler les personnages. Mais…
– … peut-être est-ce le livre qui, silencieusement, assemble le lecteur.
– Le véritable puzzle n'est alors plus celui que l'on pose sur une table.
– C'est celui dans lequel chaque morceau découvre qu'il appartenait depuis toujours à une image dont il ignorait moins l'existence…
– C'est celui dans lequel chaque morceau découvre qu'il appartenait depuis toujours à une image dont il ignorait moins l'existence…
– … que la manière d'apparaître.
– Autrement dit, la difficulté n'était pas l'absence de l'image…
– … mais l'absence de regard capable de reconnaître son unité vivante.
– Ainsi, le puzzle n'est plus seulement une métaphore de la connaissance…
– … il devient une phénoménologie de l'apparition. – Chaque pièce est une manière d'apparaître de l'ensemble, et l'ensemble n'existe nulle part ailleurs que dans ces apparitions successives.
– L'origine ne se tient donc ni avant les morceaux ni après leur réunion…
– … elle circule entre eux, discrète mais insistante, comme cette cohérence qui précède toute démonstration…
– … et que l'on finit un jour…
– … presque malgré soi…
– … par reconnaître.

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