« Suis-je un homme qui rêve qu'il est un papillon, ou un papillon qui rêve qu'il est un homme?»
Le rêve de Zhuangzi
Où Don Carotte, chevalier de haute mine et de fort ombrageuse humeur, sous les ramures gigantesques de l’arbre des ânes arboricoles, surprend Sang Chaud revenant d’un mystérieux entretien. L’âne minuscule, quant à lui, s’est retiré sans bruit. Le chevalier, qui ne saurait souffrir qu’une affaire d’importance se traite à son insu, frappe le sol du talon et somme son écuyer de parler l’intrigue de l’infiltré…
DON CAROTTE
(haussant le chef, barbe et moustache frémissante)
Or çà ! Sang Chaud, dis-moi, sous la foi du besoin,
Avec qui devisais-tu? Je veux n'en celer rien!
Quel manant, maraud, spectre ou sombre bête
Osait, quand je t'attends, te détourner la tête?
Parle dru! Parle net! Sans faire détour ni façon!
Je hais qu'on me nourrisse à moitié de raison!
SANG CHAUD
(ôtant respectueusement son couvre-chef)
Monseigneur, sauf l'honneur que je dois à vos armes,
Ce n'est point un félon qui mérite quelque alarme,
Mais un être fort doux, de modeste maintien,
Qui pourrait quelque jour vous servir assez bien.
J'oserai, si vos yeux m'accordent leur clémence,
Vous dire qu'il ferait monture d'excellence.
DON CAROTTE
(bondissant comme piqué par un taon)
Monture ! Quel propos ! Par le sang de mes preux!
Serait-ce un de ces ânes à l'air calamiteux?
Ces baudets dont le dos, par misère et disgrâce,
Semble fait pour porter le rebut de la place ?
Moi ! Chevalier errant ! Moi, terreur des félons!
Chevaucher un grison! Fi donc ! Nous en mourrons!
SANG CHAUD
(avec une douceur opiniâtre)
Tout beau, mon noble sire! Un âne a sa noblesse,
Quoique sous vil habit le monde le connaisse.
Untel porte en son silence un trésor ignoré,
Que maint prince en son or n'aurait jamais trouvé.
DON CAROTTE
(fronçant le sourcil)
Par ma barbe! Aurais-tu, sous cette frondaison,
Ouï parler un âne freluquet avec force raison?
Ce baudet discourait. Il enseignait, peut-être?
Il prêchait l'Évangile, ou se disait grand prêtre?
SANG CHAUD
(joignant les mains, comme devant un tribunal)
Nenni, beau sire, nenni! L'animal n'a rien dit,
Et je ne prétends point qu'il m'ait instruit d'un édit.
Mais tandis que j'étais auprès de sa présence,
Une étrange question troubla mon innocence;
Elle entra dans mon chef, sans frapper ni heurter,
Comme entre au cœur la nuit qu'on ne peut arrêter.
DON CAROTTE
(avec une majestueuse impatience)
Une question? Soit! Mais d'où venait la chose?
Car rien ne vient de rien, quoi qu'en dise la prose!
Si l'âne n'a parlé, quel démon l'a fait choir
Dans ton esprit borné, tel un astre au ciel noir?
SANG CHAUD
(regardant les branches avec inquiétude)
Je l'ignore, Seigneur; mais, sans faire offense,
Je crois qu'elle a passé par sa muette présence.
Il n'a rien prononcé, ni sentence ni mot;
Pourtant je fus saisi d'un singulier assaut.
DON CAROTTE
(plissant à demi de petits yeux)
Sus donc ! Que cette énigme entre en lice et paraisse!
Qu'elle ait cornes ou crocs, qu'elle morde ou me blesse!
Je suis homme à combattre un dragon géant,
Et ne crains point les mots, fussent-ils de Satan!
Mais veille, Sang Chaud, veille à ne point me trahir:
Qui m'offre un labyrinthe y devra me conduire!
SANG CHAUD
(se frottant le front et baissant la voix)
Las ! J’en garde l’émoi, mais j’en perds le langage ;
Les mots se sont brouillés au cours de leur voyage.
Ma mémoire, Seigneur, a des trous en maint lieu:
Tel mot s’y trouve encore, et tel autre a fui Dieu!
Souffrez que je traduise, avec quelque licence,
Ce dont mon souvenir conserve la semblance…*
« Qui suis-je, lorsqu'au jour mon sommeil se retire,
Et qu'un écho nocturne en mon âme soupire?
Chaque aurore me rend, obstiné, poursuivant,
Les mots que j'entendis dans mes songes mouvants :
Je suis un infiltré, par clandestine voie,
Je suis un infiltré, par clandestine voie,
Chez un agent double où mon esprit se noie;
Cet agent est mon hôte, et cet hôte est moi-même,
Et je suis l'espion du traître qui me sème.
Il est double, il se fend, se déchire et se fuit;
Il est double, il se fend, se déchire et se fuit;
Je l'habite le jour, il m'habite la nuit.
Si je suis celui-là dont la bouche proclame:
“Je suis”, qui donc l'écoute au secret de mon âme?
Et si je ne suis point que l'oreille aux aguets,
Et si je ne suis point que l'oreille aux aguets,
Qui parle dans ma bouche et me connaît si bien?
Suis-je celui qui dit? Suis-je celui qui l'entend?
Ou quelque autre caché sous ces deux prétendants?
Ainsi compris-je alors, sans pouvoir m'en défaire,
Ainsi compris-je alors, sans pouvoir m'en défaire,
Qu'un mot suffit parfois pour bâtir un enfer;
Et qu'en disant “Je suis”, croyant trouver ma voie,
Je puis dresser cent murs entre moi-même et moi.»
*«Qui suis-je si, me réveillant sans cesse, de jour en jours me poursuit l’écho des mots entendus dans mon sommeil: Je suis un infiltré chez un agent double schizophrène que je suis. Qui suis-je si je suis celui qui le dit et qui suis-je si je ne suis que celui qui l’entend?»
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