vendredi 23 octobre 2026

(255) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 "Je ne me sentais pas pour l'érudition toute la ferveur qui lui est due. L'étonnante conversation de Marcel Schwob me gagnait à son charme propre plus qu'à ses sources. Je buvais tant qu'elle durait. J'avais le plaisir sans la peine. Mais enfin, je me réveillais; ma paresse se redressait contre l'idée des lectures désespérantes, des recensions infinies, des méthodes scrupuleuses qui préservent de la certitude. Je disais à mon ami que de savants hommes courent bien plus de risques que les autres, puisqu'ils font des paris et que nous restons hors du jeu; et qu'ils ont deux manières de se tromper : la nôtre, qui est aisée, et la leur, laborieuse. Que s'ils ont le bonheur de nous rendre quelques événements, le nombre même des vérités matérielles rétablies met en danger la réalité que nous cherchons. Le vrai à l'état brut est plus faux que le faux.

Les documents nous renseignent au hasard sur la règle et sur l'exception. Un chroniqueur, même, préfère de nous conserver les singularités de son époque. Mais tout ce qui est vrai d'une époque ou d'un personnage ne sert pas toujours à les mieux connaître."

Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci



Où l'on a pu voir dans l'épisode précédent qu'il n'a pas eu tout-à-fait lieu là où, de manière aussi surprenante qu'incroyable, Don Carotte et Sang Chaud croyaient être. À la poursuite, loin d’être futile, d’une mystérieuse énigme, au cœur de ce théâtre, avec une volonté de fer, ils continuent sans autre commune mesure et autre péril que d'être purement et simplement effacés des mémoires.


SANG CHAUD
(lentement, mais avec ferveur… presque à regret)

Vous voici, mon Seigneur, au cœur de la matière;
Là où l'homme qui marche ignore sa frontière.
Car celui qui vous nomme, et celui qui répond,
Peuvent avoir un jour confondu leurs deux noms.
Et si quelque écrivain, dans une heure de fièvre,
Avait placé ces mots sur le bord de vos lèvres,
Seriez-vous moins vivant pour les avoir reçus,
Ou plus vivant encor pour les avoir perdus?

DON CAROTTE
(s'arrêtant, frappé de stupeur)

Un écrivain! Sombre ciel! Quel spectre de ténèbres
Oserait disposer de mes faits et gestes célèbres?
Quel faquin, quel tyran, du fond de son réduit,
Prétendrait d'un jour de ma gloire faire son bruit?
Moi qui pourfends le mal, moi qui combats l'infâme,
Je serais le jouet d'une plume sans âme?
Un personnage enfin? Un fantôme dessiné
Sur quelque parchemin qu'on pourrait effacer?
Nenni! Mille fois non! Je suis de chair et d'os!
Je porte mon épée, et je connais mes maux!
Ma douleur est à moi! Mon courage est mon œuvre!
Nul scribe ne saurait me prendre en sa manœuvre!

SANG CHAUD
(avec une douceur presque douloureuse)

Je ne vous ôte rien, Seigneur, de votre vie;
Je ne dis que ce qui est et non quelque hérésie.
Mais celui qui se croit son propre souverain
Ignore quelquefois qui lui tendit la main.

DON CAROTTE
(avec une indignation grandissante)

Assez de ces détours! Assez de ces chimères!
Voilà qu'en peu de mots tu soulèves la terre!
Je croyais voir un âne; il surgit un abîme,
Et ma propre pensée en devient la victime!
Mais il est une chose, écuyer, qui m'étonne:
Plus je veux me saisir, plus mon être m'abandonne.
Je dis Je suis, hélas! Et ce mot souverain
Me revient d'un ailleurs dont je ne connais rien.

SANG CHAUD
(regardant son maître avec une attention nouvelle)

Peut-être faut-il voir, sans trancher la question,
Ce que devient le Je dans sa répétition.
Car celui qui le dit n'est déjà plus tout à fait
Celui qui l'entendit lorsque le mot naissait.

DON CAROTTE
(levant son épée, comme pour défier l'invisible)

Parbleu! Je comprends tout! Ou je ne comprends rien!
Et c'est là, justement, le tour du magicien!
Un mot me fait entrer dans un dédale immense;
Je crois toucher la fin, et tout alors commence!
Mais j'irai jusqu'au bout! Par le ciel et l'enfer!
J'affronterai ce Je comme on affronte le fer!
Qu'il soit double ou triple, esprit, masque ou mensonge,
Je vaincrai ce démon qui me poursuit en songe!

SANG CHAUD 
(avec une gravité tranquille)

Prenez garde, Seigneur, qu'en cherchant à le vaincre,
Vous ne fassiez grandir ce qui vient vous étreindre.
Car celui que l'on chasse, au détour du chemin,
Peut être ce soi-même auquel on tend la main.

DON CAROTTE
(après un silence, d'une voix assourdie)

Alors, si je poursuis celui que je dois être,
Suis-je le chevalier, le serviteur ou le maître?
Et si l'autre me suit, croyant suivre mes pas,
Qui donc conduit la marche et qui ne marche pas?

SANG CHAUD
(les yeux tournés vers les branches supérieures)

Il faudrait, mon Seigneur, pour démêler la chose,
Savoir qui fait marcher sur le chemin qui s'impose.
Car celui qui croit suivre un autre devant lui
Découvrira un jour que c'est lui qu'on poursuit.

DON CAROTTE
(se tournant brusquement vers l'âne invisible)

Et ce maudit baudet! Que faisait-il, alors,
Tandis que nous ouvrions ces labyrinthes de mort?
Savait-il qu'en silence, au détour d'une branche,
Il faisait chanceler ma raison la plus franche?

SANG CHAUD
(avec un imperceptible sourire)

Il ne disait mot, sire, et n'en pensait peut-être
Pas davantage que ceux qui prétendent tout connaître.
Il marchait, tout bonnement, sans réclamer de prix,
Et nous voilà tous deux à nous demander qui suit.

DON CAROTTE
(le regard perdu, abaissant peu à peu son épée)

Ainsi, celui qui marche ignore qui l'entraîne,
Celui qui croit régner porte une autre couronne;
Et celui qui se nomme, en proclamant son nom,
Pourrait n'être, à la fin, que l'écho d'une voix?
Mais qu'importe! Je suis! Et si je suis encore,
Je veux savoir pourquoi ce Je soudain me dévore!
Car si je suis celui qui dit qu'il est celui
Qui s'entend dire Je suis au milieu de la nuit,
Par tous les saints, dis-moi, Sang Chaud, je t'en prie:
Qui donc est ce Je suis qui me poursuit dans la vie?



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