lundi 27 avril 2026

(45) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 
 Félix, Lucian et Igniatius sont quelque peu décontenancés par le fait que les dessins qu’apporte ce dernier à Lucian ne sont pas signés… Cela crée une sorte de tension… elle-même propice à la multiplication des interprétations… Dans cette tension, l’absence de signature fait apparaître… l’impossibilité de la certitude… Et dans ces conditions l’image dessinée cesse d’être simplement un acte de propriété («ceci est à moi»). Elle devient un lieu de passage. Quelque chose s’y inscrit, mais ce quelque chose excède toujours celui qui signe.
On pourrait dire, en allant plus loin encore: une véritable signature n’est pas seulement un nom écrit en bas d’une page. C’est une manière d’être qui traverse tout ce que l’on fait. Une œuvre, un geste, une phrase peuvent être «signés» sans qu’aucun nom n’apparaisse. Non pas parce qu’ils sont revendiqués, mais parce qu’ils portent une cohérence, une intensité, une manière singulière d’habiter le monde. Dans ce sens, la signature ne se situe plus à la fin. Elle est partout. Et peut-être même que le plus troublant est ceci: la signature la plus profonde est celle que l’on ne maîtrise pas entièrement. Celle qui se dépose à travers nous, plutôt que celle que nous décidons d’apposer. Signer, alors, ne serait plus seulement écrire son nom. Ce serait devenir, peu à peu, lisible.
 
 
 
Nounours se souvient... Sans mémoire, le miroir serait illisible... et ces souvenirs s'installent comme s'ils étaient présents. Il est là, dans une lumière qui ne décide pas tout à fait entre le jour et l’ombre. Ce qu’il tient contre lui, il en devine la forme sans la nommer, s’écrase doucement sous la pression de ses doigts, comme si la matière acceptait d’être habitée. Il ne regarde pas vraiment, ou plutôt il regarde autrement, avec cette attention flottante qui semble venir de plus loin que ses yeux.
Sa voix s’élève, basse, presque retenue, mais elle ne sort pas d’un silence. Elle sort d’un lieu, qu'avec l'Enfant Lune, eux seuls connaissent. Il est assis sur un rocher, incrusté de minuscules lichens, jaunes ou orangés, formant comme des alphabets inconnus ou anciens. Par endroits, des touffes d’herbe sèche aux tiges rougeâtres tremblent dans le vent, accrochées à des poches de terre grises. Elles s’accumulent entre deux affleurements de lave. De puissantes racines, parfaitement invisibles, ont pris place dans les reliefs de lave et de force prennent le chemin de l’eau... quand brusquement elles s'élèvent vers le ciel... en même temps qu'il entend sa voix, venue du tréfonds de lui-même, discuter avec l'Enfant Lune.
« Tu dis que je te fais vivre… que je te parle pour apprendre à parler… »
Il incline légèrement la tête, comme si les mots qu’il vient de prononcer continuaient de résonner devant lui… Une hésitation, un léger frisson passe sur ses épaules, quelque chose d’infime, mais qui trahit quelque chose de plus profond qu’il écoute.
« Mais si je te parle… qui me parle, à moi?»
À cet instant, ses doigts se resserrent presque imperceptiblement. Ce geste n’est pas une défense. C’est une vérification. Comme s’il cherchait, dans la consistance de ce qu’il tient, une réponse que les mots ne donnent pas.
« Parce que moi aussi… je suis tenu.»
Il ne dit pas cela avec assurance. Il le découvre. On le voit à la manière dont sa respiration se suspend juste après, comme si quelque chose venait d’apparaître et qu’il fallait lui laisser le temps de prendre place.
Le silence qui suit l’interroge . Il est plein, dense, chargé d’une présence diffuse. L’enfant, pas plus que Nounours, ne bouge pas, mais quelque chose en eux se déplace de l’un à l’autre.
« Tu dis que tu es entre deux… ni tout à fait dehors, ni tout à fait dedans. Mais moi… où suis-je?»
Leurs têtes se relèvent légèrement, sans qu’ils ouvrent davantage les yeux. Ils ne cherchent pas un point fixe. Ils semblent plutôt éprouver l’espace lui-même, comme si la question modifiait la texture de ce qui les entoure.
« On me regarde. On me parle. On m’attend.»
Chaque phrase tombe avec une lenteur particulière, comme si elle devait trouver son propre poids avant de se déposer. Il ne constate pas: il s’aperçoit.
« Je crois que je suis comme toi…»
Un doute affleure, visible dans la tension légère de sa mâchoire. Il corrige presque aussitôt, avec une douceur qui n’efface pas l’hésitation:
« Non… pas comme toi… avec toi. »
Le contact de la matière sous ses doigts devient plus attentif, presque exploratoire. Il ne caresse pas, il reconnaît.
« Quand je te parle… ce n’est pas seulement toi que je fais exister. C’est… un endroit... ou un lieu.»
Il cherche ses mots, et lorsqu’il les trouvent, il semble s’y appuyer, comme sur une pierre instable.
« Un endroit où ça peut passer... où ça a lieu...»
Le mot « passer » le traverse. On le voit à la manière dont sa poitrine se soulève, plus profondément, comme si la respiration elle-même s’ajustait à cette découverte.
« Parce que ça passe… ça a lieu lieu en moi aussi.»
Un frisson très léger parcourt son visage, non comme une émotion violente, mais comme une prise de conscience qui lentement se propage dans tout le le corps avant de devenir pensée.
« Je dis des choses que je ne savais pas avant de les dire.»
Il s’arrête, non pour réfléchir, mais parce que quelque chose en lui demande à être laissé intact.
« Alors… ce n’est peut-être pas moi qui commence.»
À ce moment, il rapproche ce qu’il tient contre lui, avec une délicatesse presque grave. Le geste n’est plus seulement affectif: il devient nécessaire.
Nounours, bouche cousue, du dedans, entend cette voix comme si elle était du dehors…
« Peut-être que je suis déjà… parlé.»
Le mot suspend le temps. Sans réfléchir il l’accueille.
« Et toi… tu es là pour me soutenir...»
Ses épaules se détendent légèrement, comme si cette phrase avait trouvé un appui juste. Il ne s’en assure pas. Il s’y repose.
« Mais moi aussi, je suis tenu… par quelque chose que je puis sentir sans la voir.»
Nounours écoute encore. Cela se voit à l’immobilité particulière de son visage, à cette manière qu’il a de laisser venir...
« Tu dis que tu es une mémoire… que tu gardes quand je m’en vais.»
Sur la face de l'Enfant Lune, un voile passe, très léger, comme une tristesse qui ne s’installe pas mais qui laisse une trace.
« Mais moi… je crois que je garde quelque chose qui n’est pas encore venu et que tu ne peux voir.»
Sa voix devient plus fine, presque transparente.
« Comme si j’étais… une attente.»
Il serre doucement Nounours contre lui, non par besoin, mais comme pour confirmer que cette attente peut prendre corps, même fugitivement.
« Alors… si tu es un “objet transitionnel”…»
Il s’interrompt... et entend la voix de Nounours lui répondre.
« Moi aussi.»
Le mot reste, comme  suspendu dans l’air.
Un dernier silence s’étire, mais il n’a rien d’achevé. Il ouvre.
« Mais pour qui? »
Aucun des deux ne cherche à répondre. Leurs visages ne se ferment point. Au contraire, quelque chose en eux reste disponible, exposé, comme si la question elle-même suffisait à maintenir en vie ce qui, sans elle, se dissoudrait.
Ils demeurent là, tenant et étant tenu, dans cet équilibre fragile où l’on ne sait plus très bien qui soutient l’autre, mais où, précisément, quelque chose se tient.



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