mardi 28 avril 2026

(46) L'abracadabrante histoire de l'Enfant Lune




À première vue, ce que savait Lucian à propos des personnages tels l’Enfant Lune, Don Carotte, Pinocchio l’Autre… et tant d’autres… dépendait de ce que Igniatius lui avait dit… C’est oublier que le savoir ne dépend pas uniquement de ce que nous entendons… ou alors… il faudrait entendre les deux sens de ce verbe. Ainsi nous faudra-t-il comprendre que ces divers personnages figurent sur… ou peut-être faudrait il dire dans les dessins. La façon dont on lit les dessins, de la plus simple à la plus sophistiquée, engendre toujours un savoir. Que celui-ci soit bon ou mauvais… c’est encore une autre histoire. Lucian n’a donc pas seulement comme source les mots d’Igniatius, il a ces images. Peu importe, pour l’instant, qui les a produites. Ce qui est aussi certain c’est qu’aucune part de ce qu’il apprend ne peut être considérée comme une vérité. Tout au plus pourrait elle atteindre le stade de véritable… sachant qu’à ce stade, même véritables certains faits pourraient n’être que des constructions de son propre esprit…Lucian le sait. Cela ne l’empêche pas formuler des hypothèses…Lesquelles hypothèses s’agglutinant par affinités forment une sorte de vérité plus proche du vertige que de la vertu. C’est pourquoi il les adresse à Félix pour y mettre un ordre… lui-même à la limite des mêmes dangers quand, face aux images et aux mots que Lucian lui propose, se mettent en branle les divers mouvements de l’esprit familiers à l’espèce humaine groupés sous la dénomination d’«imagination».




Je regarde ce dessin depuis un moment déjà, et je ne saurais dire à quel instant il a commencé à me parler. Car il me parle, cela ne fait aucun doute, mais d’une manière que je ne saisis pas d’emblée, comme si ce qu’il disait se tenait légèrement en retrait de lui-même, ou plutôt en avance, m’obligeant à le suivre sans jamais me laisser le rejoindre tout à fait.
D’abord, je n’ai vu avec horreur qu’une tête d’enfant, posée au bord de l’eau, ou dans l’eau, je ne sais plus. Cette hésitation a duré, elle dure encore. Car rien n’indique clairement où finit le monde et où commence ce visage. Et très vite, une autre chose m’a retenu, cette tête n’a pas de corps. Je ne m’en suis pas étonné tout de suite. Il a fallu que je revienne au dessin, que je le regarde à nouveau, pour comprendre que ce manque n’était pas un oubli, mais une donnée.
Le corps n’est pas là... ou bien il est ailleurs.
Alors seulement, j’ai commencé à prêter attention aux vagues. Elles ne se contentent pas de border la tête, elles semblent la prolonger, ou du moins l’accueillir dans un mouvement qui n’a ni début ni fin. Et j’ai pensé, trop vite, sans doute, que tout cela appartenait au même flux, que la forme lointaine, allongée, participait de ce mouvement.
Mais je me trompais.
Cette forme, je la vois maintenant plus clairement: c’est un nuage. Il est dans le ciel, et pourtant il est aussi dans l’eau. Ou bien c’est son reflet, mais alors le reflet a autant de présence que ce qu’il reflète. Je ne parviens pas à décider lequel des deux précède l’autre, et cette indécision m’oblige à regarder autrement. Ce que je croyais être une continuité devient un passage.
C’est à ce moment-là, je crois, que le dessin a commencé à insister.
Car mon regard est revenu vers le visage, et plus précisément vers le nez. Je n’avais pas voulu m’y arrêter. Il me semblait trop visible, presque trop évident. Et pourtant, c’est lui qui commande tout. Il est allongé, projeté, comme s’il avançait à la place du reste du corps. Et soudain, sans que je sache très bien pourquoi, un nom m’est venu, Pinocchio, mais cela ne convenait qu’à moitié.
Car ce nez ne raconte pas un mensonge.
Il en porte la trace autrement. J’ai compris... peu à peu, ou plutôt j’ai senti, que ce nez avait poussé non pas parce que celui qui parle ment, mais parce qu’il entend. Et entendre, ici, ne signifie pas simplement recevoir des mots. Cela veut dire les comprendre, et dans cette compréhension même se trouver exposé, atteint, presque compromis.
Il y a là une forme de gêne, difficile à nommer. Comme si reconnaître ce qui ne tient pas dans une parole revenait à en subir le poids. Et ce poids, le visage ne le rejette pas. Il le laisse passer en lui.
Alors le nez s’incline.
Ce mouvement est presque imperceptible, mais il change tout. Il ne se dresse pas, il ne s’affirme pas. Il s’enfonce dans l’eau, lentement, comme s’il cherchait à quitter la surface, à se dérober à ce lieu où tout circule, où tout se dit trop vite. En s’enfonçant, il cesse d’être une simple forme pour devenir une ligne, une direction.
Je me suis surpris à penser qu’il ressemblait à la dérive d’un bateau.
Non pas la coque visible, mais ce qui, en dessous, coupe l’eau, donne une orientation, permet de tenir dans le mouvement. Et cette idée m’a arrêté. Car elle faisait apparaître autre chose: si le nez devient quille, alors la tête flotte. Et si elle flotte, de quelle matière est-elle faite?
De bois, peut-être.
Je ne sais pas si je dois le dire, mais cela s’impose: cette tête pourrait être celle d’une marionnette. Non pas celle que l’on connaît, ou du moins pas tout à fait. Quelque chose a été déplacé. Comme si l’origine persistait, mais altérée, rendue à une autre expérience.
Et ce qui me trouble, c’est que rien n’est dramatique.
Il n’y a pas de chute, pas de cri, pas même de résistance. Le corps s’est absenté sans autre violence qu’une sorte de déconstruction. Le visage demeure, les yeux mi-clos, comme en état de veille intérieure, et le monde, l’eau, le ciel, le nuage et son reflet, continue de passer.
Je regarde ce dessin, et j’ai le sentiment qu’il ne me demande pas de comprendre, mais de rester là où il me place: dans cet entre-deux où voir et entendre se confondent, où ce qui apparaît ne se donne jamais d’un seul côté.
Il me parle, oui.
Mais ce qu’il dit, je ne peux que le suivre… ou du moins… essayer…
 
 

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