” Comme toute recherche qui se doit d’aborder un objet bougeant et même bouillonnant […], ce travail était destiné à naître sous le signe de l’inactualité et du retard: les phénomènes mêmes par lesquels il se laisse interroger sont loin d’être achevés et ne cessent de métamorphoser notre expérience du monde et l’horizon dans lequel il nous est donné de la comprendre. Et pourtant, que cette intempestivité soit de bon augure, car la philosophie elle-même se meut dans un retard constitutif, «à la tombée de la nuit». Son geste est autobiographique et posthume, ou – comme le dirait Lyotard – sous le signe de la confession, c’est-à-dire toujours en écart par rapport à soi. C’est sans doute une des raisons pour laquelle on écrit volontiers au pluriel, pour trouver la voix de ce qu’est un livre, cet «agencement inattribuable»*…”
Anna Caterina Dalmasso, Le corps c’est l’écran, Éditions Mimésis
* G. Deleuze, F. Guatarri
Où certaines pensées nous parlent de temps qui ne sont pas les leurs.
Où Igniatius, après avoir relaté la venue de Pinocchio l’Autre dans son univers et comment la parole, insensiblement, est passée de l’un à l’autre, raconte comment la relation s’est mise à fonctionner dans les deux sens… quand Pinocchio l’Autre s’était décidé à ne plus être simplement un descendant de Pinocchio et qui, pour le dire, avait besoin de ce qui se trouvait disponible autour d’elle, ses mains peut-être, son regard, ses souvenirs, et cette voix aussi, dont il ne faisait plus usage mais qui n’avait apparemment pas cessé pour autant de pouvoir être traversée.
Carnet d’Igniatius
C’est dans ce sens seulement, en forçant légèrement le trait, que je peux dire aujourd’hui que la marionnette a pris le pouvoir, à condition de ne pas imaginer une conquête ou une victoire, car elle n’a rien arraché, elle a seulement déplacé la relation jusqu’au point où la vieille hiérarchie du manipulateur et du manipulé ne tenait plus très bien, puisque celui qui aurait dû prêter ses gestes et sa voix à la marionnette se trouvait lui-même entraîné par le geste et la parole qui apparaissaient à travers elle, et je ne saurais plus dire, lorsque je regarde cette scène, lequel de nous deux faisait alors parler l’autre.
C’est là aussi que son absence de bouche cesse pour moi d’être une simple lacune du dessin ou même une correspondance un peu trop parfaite avec mon propre silence, car cette absence, sans être remplie, a obligé la parole à emprunter un autre passage, et ce qui aurait pu rester le signe d’un manque s’est mis à produire du mouvement, non parce que la marionnette aurait eu besoin d’être complétée, mais parce qu’elle était déjà là ainsi et que ce qu’elle avait à dire devait trouver ailleurs le moyen de se dire.
Sa bouche absente ouvrait la mienne, mais cette phrase elle-même risque encore de me placer trop au centre, car ma bouche n’était peut-être alors qu’une autre pièce disponible dans l’étrange assemblage qui avait commencé bien avant que je comprenne ce qu’il formait, de la même manière que les fragments retrouvés dans ma mémoire, le vieux Pinocchio dont je connaissais seulement l’histoire la plus commune, le corps dispersé auquel je ne relierais que plus tard le nom d’Osiris et cette absence de parole qui était la mienne s’étaient trouvés rapprochés sans qu’aucun d’eux contienne à lui seul ce qui allait arriver.
Le mot Autre faisait donc beaucoup plus que nommer un personnage nouvellement recomposé, car il produisait dans le même mouvement l’écart dont ce personnage avait besoin pour ne pas retourner immédiatement vers celui auquel il ressemblait, et cette séparation avait une force que je sentais sans avoir besoin de la comprendre, comme si la marionnette, au moment même où elle devenait reconnaissable, refusait que cette reconnaissance la referme et disait qu’elle n’était pas ce qu’on savait déjà d’elle, qu’elle était précisément ce qui restait lorsque la ressemblance ne suffisait plus.
Je suis autre, semblait-elle dire, et je ne sais pas encore jusqu’à quel point cette phrase pouvait également me concerner, parce qu’il serait trop facile d’en faire aujourd’hui une déclaration que j’aurais prononcée indirectement à mon propre sujet, alors qu’elle me venait d’abord d’elle et que c’est précisément parce qu’elle ne m’appartenait pas qu’elle a pu me traverser avec cette force particulière, sans exiger de moi que je sache ce que je voulais dire avant de le dire.
Bien plus tard, lorsque l’Enfant Lune se nommera lui-même, il me sera difficile de ne pas sentir quelque chose de ce premier mouvement revenir, non pas comme si Pinocchio l’Autre avait annoncé ce qui devait nécessairement suivre, encore moins comme si j’avais déjà préparé l’Enfant Lune à travers lui, mais parce que j’aurai déjà rencontré une fois cette étrange manière dont un être commence à se séparer des noms et des formes qu’on lui aurait volontiers assignés en prenant lui-même part à sa nomination, et que je reconnaîtrai peut-être alors moins une répétition qu’une parenté entre deux gestes qui se répondent sans avoir été programmés pour cela.
Je n’avais donc rien construit pour que ma parole revienne, et la question elle-même ne se posait pas ainsi pour moi; j’avais recomposé une marionnette à partir de morceaux qui revenaient l’un après l’autre, cette marionnette avait fini par se distinguer assez fortement du Pinocchio ancien pour réclamer un autre nom, et lorsqu’elle avait trouvé ce nom quelque chose avait parlé à travers moi, voilà tout, sauf que ce «voilà tout» contient désormais beaucoup plus que je ne l’aurais cru sur le moment, puisque je découvre que je pouvais parler sans avoir auparavant décidé de parler, simplement parce que le mouvement qui s’était ouvert entre elle et moi ne me laissait plus exactement à la place où mon silence m’avait laissé.
Ce qui s’est passé alors n’a donc rien réparé, rien restitué et ramené à un état antérieur; il s’est seulement produit quelque chose de nouveau dans lequel la question de savoir si je savais ou ne savais plus parler avait cessé, pendant un instant, d’être la question importante, et c’est probablement pour cela que la voix a pu passer avec une telle simplicité, presque sans que je la remarque, parce qu’elle ne venait pas répondre à mon silence, elle venait répondre à la nécessité beaucoup plus immédiate de Pinocchio l’Autre de dire qu’il n’était pas celui qu’on croyait reconnaître.
Je croyais pouvoir lui donner une voix et, lorsque je regarde maintenant ce qui s’est passé, je ne sais plus très bien si cette phrase elle-même tient encore, puisque j’ai plutôt l’impression que la voix s’est trouvée entre nous, qu’elle a profité de lui pour surgir et de moi pour passer, et que chacun de nous en est sorti légèrement déplacé, lui parce qu’il n’était désormais plus seulement Pinocchio, moi parce que j’avais parlé sans avoir eu à me demander auparavant si j’en étais capable. Peut-être est-ce cela qui demeure le plus étrange… je n’ai pas retrouvé la parole, je me suis aperçu, après coup, qu’elle avait déjà recommencé à revenir.

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