Une fois tombée… la nuit entame sa confession…
Cahier de Félix
Je crois que ce qui m’a troublé, lorsque, une fois de plus, j’ai repris ces dessins que j’avais d’abord regardés avec cette prudence professionnelle dont je m’aperçois maintenant qu’elle n’était peut-être qu’une manière plus élégante de me tenir à distance, n’est pas tant que j’y aie retrouvé certaines formes que je connaissais déjà… comme le manteau trop grand, le chapeau qui descend sur le visage, cette manière qu’a l’Enfant Lune de se tenir dans l’espace comme s’il y était à la fois parfaitement exposé et cependant soustrait à ce qui permettrait de dire qu’il s’y trouve véritablement, mais que je n’aie plus réussi, après quelque temps, à décider si je reconnaissais ces formes parce que je les avais auparavant rencontrées… ailleurs ou si, au contraire, ce que j’appelais leur reconnaissance ne venait pas de ce que le dessin, en les faisant apparaître sous mes yeux, était en train de fabriquer en moi le souvenir d’une familiarité qui n’avait peut-être jamais existé sous cette forme avant que je la voie.
La différence paraît mince lorsqu’on l’énonce ainsi, presque une subtilité dont je me serais autrefois débarrassé en la rangeant parmi ces problèmes que l’intelligence aime produire lorsqu’elle n’a plus rien d’urgent à résoudre, mais elle cesse aussitôt d’être mince dès que l’on comprend ce qu’elle entraîne, car si je reconnais quelque chose que le dessin vient seulement de rendre reconnaissable, alors ce que j’appelle le passé de cette chose n’est déjà plus tout à fait derrière elle, il est peut-être en train de se constituer au moment même où je crois le retrouver, et je me trouve alors placé devant cette possibilité, dont je mesure à peine les conséquences, que certains de ces personnages n’aient pas été dessinés parce qu’ils existaient déjà quelque part, dans l’esprit d’Igniatius, dans les récits de Lucian, dans une région plus obscure encore où l’un ou l’autre les aurait puisés, mais qu’ils aient commencé à exister parce qu’un trait, qui n’avait peut-être aucun droit de savoir ce qu’il faisait, leur a donné la première occasion d’apparaître.
Je pourrais naturellement m’arrêter là et dire que toute création fonctionne ainsi, qu’une figure se précise en étant dessinée, qu’une idée devient plus claire lorsqu’on l’écrit, et je retrouverais aussitôt cette sécurité que procurent les explications générales lorsqu’elles prennent soin de ne toucher personne, mais quelque chose, cette fois, m’empêche de me satisfaire d’une formule qui demeurerait vraie à condition que je n’y sois pas moi-même compris, car ce que j’ai vu se produire dans ces dessins m’est devenu impossible à tenir à la distance convenable d’un phénomène que je pourrais décrire sans y être engagé, et je sens même, en écrivant ces mots, qu’une tension très légère revient dans ma main, non pas une douleur, à peine une contraction autour des doigts, comme si le souvenir du crayon suffisait désormais à faire remonter jusqu’au poignet cette sensation que j’avais éprouvée lorsque, laissant courir une ligne dont je ne savais plus très bien pourquoi je la poursuivais, j’avais vu apparaître, non point après l’avoir décidé, mais avant que je puisse seulement me demander si je le décidais, quelque chose qui ressemblait à la courbe du chapeau de l’Enfant Lune. Je dis « ressemblait » parce que je continue à me défendre avec les mots, et qu’il me paraît encore moins dangereux d’écrire qu’une ligne ressemblait à ce chapeau que d’admettre qu’à cet instant ce chapeau avait commencé à se dessiner sous ma main, bien que cette seconde formulation corresponde plus exactement à ce que j’ai vécu, car je ne me souviens pas d’avoir voulu le tracer, et ce n’est qu’après que la courbe eut pris une certaine inclinaison, après qu’un autre trait, presque perpendiculaire au premier, eut fait naître entre eux un espace qui pouvait devenir le bord d’un visage, que j’ai senti quelque chose se resserrer en moi et que le nom de l’Enfant Lune m’est venu, avec cette évidence singulière des choses que l’on croit reconnaître alors qu’elles sont peut-être précisément en train de naître.
C’est là, je crois, que le vertige a commencé, non pas dans l’idée que j’aurais pu dessiner involontairement un personnage dont on m’avait beaucoup parlé, ce qui serait après tout assez banal et pourrait s’expliquer par mille infiltrations de la mémoire dont je serais seulement le dernier à m’apercevoir, mais dans l’impossibilité où je me suis trouvé de savoir si ce nom, Enfant Lune, était venu identifier ce que ma main avait dessiné ou si, venant après le trait, il avait rétroactivement transformé ce trait en quelque chose que je pouvais désormais voir comme l’Enfant Lune, de telle sorte que je n’avais plus devant moi une succession aussi simple qu’un souvenir guidant une main, puis une main exécutant un dessin, puis un regard reconnaissant le résultat, mais une circulation dans laquelle le dessin modifiait ce dont je croyais me souvenir, le souvenir modifiait ce que je voyais, ce que je voyais infléchissait le mouvement suivant de ma main, et ce nouveau mouvement, à son tour, rendait plus convaincante encore l’existence de ce que j’avais peut-être seulement commencé par imaginer reconnaître.


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