vendredi 18 septembre 2026

Pendant ce temps

 Où pendant ce temps-là… Félix, lui aussi, à sa manière, voyage… voyage dont on ne sait plus très bien si c’est lui ou Félix qui se déplace…



Où l’on apprend que le paquebot de Lucian continuait donc d’avancer, son étrave partageant l’eau avec une régularité si constante qu’elle semblait moins la forcer que l’ouvrir, tandis que, très loin sous les ponts, les machines entretenaient sans interruption cette poussée qui faisait glisser toute la masse vers le large.


Peu à peu, les kilomètres se défaisaient derrière lui avec les heures, et l’on attendait désormais de cette traversée ce que l’on attendait déjà des trains qui reliaient les villes : non plus seulement qu’elle aboutît, mais qu’elle obéît à une durée, qu’elle se laissât inscrire dans un horaire, que l’océan lui-même, après avoir imposé pendant des siècles ses lenteurs, ses détours et ses attentes, acceptât enfin de devenir une distance mesurable.
Ce n’était plus seulement l’espace que l’on prétendait ainsi réduire, mais quelque chose de plus difficile encore à saisir, puisque le temps ne s’étendait nulle part devant l’étrave et qu’aucun regard ne pouvait le voir se retirer derrière la poupe. Il fallait pourtant qu’il fût là, puisqu’on le comptait, qu’on pouvait en perdre, en gagner, en économiser quelques heures comme on économise du charbon ou de la vapeur, et le voyage finissait ainsi par donner à cette chose sans forme l’apparence d’une matière que la puissance des machines aurait également été capable de vaincre.
L’autre architecture accomplissait depuis toujours une opération plus étrange encore. Elle ne possédait aucun cadran intérieur où le temps se serait écoulé avec la régularité d’une aiguille, et pourtant elle savait attendre, prévoir, reconnaître qu’une chose avait duré trop longtemps ou presque pas assez ; elle pouvait condenser plusieurs années dans l’éclair d’un souvenir et faire d’une poignée de secondes une étendue presque interminable lorsque le corps attendait quelque chose dont il ignorait l’issue. Le temps qu’elle habitait n’était donc pas exactement celui des chronomètres… il se pliait à l’attention, à l’attente, à la peur, au désir, au nombre d’événements retenus, et peut-être était-ce précisément pour cette raison qu’il pouvait sembler si naturel de croire qu’en augmentant la vitesse on réduisait le voyage, alors qu’on ne faisait encore que réduire le nombre d’heures inscrit entre deux points.
Le corps, lui, continuerait à recevoir chacune des vagues… le regard, lui, chacune des obscurités.
Et quelque chose garderait peut-être la trace de ce qui, dans un horaire, ne comptait pour rien.

Inspiré très librement… à partir de
Morgan Robertson, Le Naufrage du Titan
Futility, or the Wreck of the Titan. 1898, 

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