samedi 24 octobre 2026

(256) L’abracadabrante histoire de l’Enfant Lune

 

 

 

Sur la scène littéralement infinie d’un théâtre de papier, Don Carotte et Sang Chaud s’affrontent de concert, incapables de fixer le moindre sens de l’énigme dont dispose le minuscule autant qu’effronté grisou.

Suite de (255)

DON CAROTTE
(le regard perdu, ayant abaissé peu à peu son bâton)

Par tous les saints, dis-moi, Sang Chaud, je t'en prie:
Qui donc est ce Je suis qui me poursuit dans la vie?

SANG CHAUD
(s'inclinant, puis se tournant vers le sentier)

Je n'en sais rien, Seigneur. Mais l'âne est déjà loin;
Il marche sans réponse, et n'en a nul besoin.

Don Carotte demeure figé, son bâton tombé bien bas, tandis qu'au-dessus de lui les rideaux et les branches semblent remuer sans qu'aucun souffle ne les agite. Il regarde Sang Chaud comme s'il découvrait pour la première fois un homme dont il ignorait jusqu'alors le visage.

DON CAROTTE
(d'une imperceptible voix)

Mais… si l'âne sait vivre en ignorant son nom,
Pourquoi faudrait-il au mien que je rende raison?

SANG CHAUD
(avec une révérence)

Il se peut, mon Seigneur, qu'avant de vous connaître,
Il vous faudra souffrir de ne plus vouloir l'être.

Un long silence. Puis, très haut dans les frondaisons,
un craquement se fait entendre, suivi d'une chute de feuilles. Don Carotte lève les yeux, comme si quelqu'un venait de prononcer son nom, mais Sang Chaud, qui n'a rien entendu, s'éloigne de quelques pas.

DON CAROTTE
(soudain, d'une voix tonnante)

Holà Sang Chaud! Reviens! Par ma foi, j'y songeais:
Si celui que je suis n'est point celui que j'étais,
Et si demain je suis un autre qu'aujourd'hui,
Faut-il donc que je cesse enfin d'être celui
Que je croyais devoir être, afin qu'un autre advienne?
Est-ce encor ma victoire, ou sera-ce la sienne?

SANG CHAUD
(sans se retourner)

Je ne saurais, Seigneur, vous promettre une gloire
Qui devrait, pour s'accomplir, renoncer à l'histoire.

DON CAROTTE 
(Et Don Carotte, ne trouvant pour la première fois, 
Si peu à répliquer dans l’instant qu’il reste coi)

Comment comprendre cela? Déjà, maraud? 
N'ai-je donc rien accompli qu'en parlant de si haut?

SANG CHAUD
(avec une innocence désarmante)

Vous avez accueilli la question, noble maître;
Déjà ce qui vous vient commence à vous connaître.

DON CAROTTE
(se reprenant, non sans embarras)

Soit! Mais recommence, et redis les paroles;
Je n'ai point pris grand soin de ces ombres frivoles.
Mon esprit, tout entier aux batailles promises,
N'a prêté qu'une oreille à tes latitudes insoumises.

SANG CHAUD
(reprenant avec solennité)

« Qui suis-je, quand le jour, en chassant ma nuit sombre,
Me rend d'un songe ancien l'infatigable ombre?
Je suis, dit une voix, l'espion d'un autre moi,
Et cet autre, Seigneur, n'est nul autre que moi.
Mais si je suis celui qui se dit à lui-même,
Qui donc reçoit ces mots, et qui donc les essaime?
Si je parle et m'entends, suis-je un seul ou bien deux?
Et si nous sommes deux, lequel parle pour eux? »*

DON CAROTTE
(s'immobilisant, l'index levé vers le ciel)

Holà! Par tous les saints! Je vois poindre une aurore!
Ce qu'hier je croyais, aujourd'hui je l'ignore!
Il est donc dans notre être un autre enseveli,
Un captif qui nous guette et qui ne dort qu'à demi!
L'un parle et l'autre entend, l'un sommeille et l'autre veille!
L'un emprunte une bouche, et l'autre une oreille!
L'un commande au dedans, l'autre obéit dehors,
Et chacun croit tenir le sceptre de son corps!
Mais lequel est le maître, et lequel est l'esclave?
Lequel tient la clef d'or, lequel ronge l'entrave?
Si je dis Je suis moi, par mon sang, qu'en sais-je?
Qui me souffla ces mots dont je fais mon privilège?

SANG CHAUD
(avec force prudence méditative)

Peut-être, mon Seigneur, que l'esprit se partage
Entre ce qu'il connaît et ce qu'il tient en cage.
Ce qui parle en plein jour ignore son sommeil;
Ce qui parle en nos nuits redoute le soleil.
Et ce que l'on croit mort, enfoui dans la mémoire,
Pourrait tenir les fils de notre propre histoire.
Ainsi ce qui commande ignore bien souvent
Qu'il reçoit ses décrets de quelque autre vivant.

DON CAROTTE
(saisi d'un frisson, puis courroucé)

Corbleu ! Voilà qui sent l'enchanteur et le piège!
Un homme en un autre homme ! Et chacun qui l'assiège!
N'est-ce point là sorcellerie, ou maléfice ancien,
Pour faire d'un grand seigneur le jouet d'un vaurien?
Réponds ! Vil suborneur ! Est-ce toi qui me joues?
Veux-tu jeter ma gloire en ces profondes boues?
Aurais-tu, sous couleur de servir ton seigneur,
Glissé dans mon esprit quelque démon menteur?

SANG CHAUD
(reculant, les deux mains ouvertes)

Que Dieu m'en soit témoin! Je n'ai fait que transmettre
Ce qui vint sans frapper, sans demander d'y être.
Je ne suis point sorcier, ni docteur, ni devin;
Je n'ai reçu ces mots que par quelque chemin.

DON CAROTTE
(marchant à grands pas sous l'arbre)

Mais quoi! Si je suis moi, qui m'en donne assurance?
Mon nom serait-il donc ma seule délivrance ?
Don Carotte ! Ce nom, quand je le dis tout haut,
Est-ce moi qui l'appelle, ou lui qui me répond ?
Car si mon nom me nomme avant que je le pense,
Ne suis-je point sujet de sa seule puissance?
Si je crois le porter, mais qu'il me porte aussi,
Qui donc est le chevalier ? Qui donc est son récit?
Par ma foi! Supposons, chose affreuse et profonde,
Qu'un autre ait inventé ma venue en ce monde;
Qu'il m'ait donné ce nom, ces armes et ce rang,
Et qu'il ait mis mes mots dans ma bouche en parlant!
Si je combats alors, est-ce bien moi qui frappe?
Si je tombe, est-ce moi que la mort enfin happe?
Et si je dis Je suis, d'un grand ton souverain,
Qui donc prononce Je dans ce corps incertain?


*«Qui suis-je si, me réveillant sans cesse, de jour en jours me poursuit l’écho des mots entendus dans mon sommeil: Je suis un infiltré chez un agent double schizophrène que je suis. Qui suis-je si je suis celui qui le dit et qui suis-je si je ne suis que celui qui l’entend?»



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