dimanche 20 septembre 2026


Une volonté pouvait-elle appartenir à une chose qui n’en avait pas? Peut-être suffisait-il qu’elle fût inscrite partout dans sa forme pour qu’on finît par ne plus avoir besoin de celui qui l’avait voulue. L’étrave voulait aller de l’avant parce qu’elle avait été dessinée pour cela… les machines voulaient poursuivre leur rotation parce que tout leur agencement transformait la vapeur en mouvement… l’aiguille d’un instrument semblait vouloir conserver son chiffre, et l’ensemble composait ainsi une intention sans visage qui n’appartenait plus clairement à personne, comme si les décisions prises autrefois s’étaient retirées de ceux qui les avaient prises pour continuer seules leur voyage à l’intérieur de l’acier.

Il existait peut-être quelque chose de comparable dans le cerveau, où des décisions dont l’origine demeurait souvent inaccessible commençaient à devenir gestes avant qu’une voix intérieure ne les eût revendiquées, où l’attention se tournait vers un bruit avant que l’on sût ce qu’elle cherchait, où les yeux s’arrêtaient sur un détail sans pouvoir encore expliquer ce qui les avait retenus. Celui qui, plus tard, dirait j’ai regardé arrivait parfois après le regard, tout comme celui qui dirait j’ai décidé découvrait peut-être une décision dont une part du mouvement avait déjà commencé.
Et il pouvait alors se produire quelque chose de très discret : non encore la présence de quelqu’un, mais la possibilité qu’un regard se détachât peu à peu de tout ce qui, autour de lui, semblait n’appartenir à personne.
À mesure que le paquebot avançait, quelque chose d’autre paraissait en effet gagner les ponts, une sorte d’espace rendu plus vaste par l’absence de toute voix qui pût en interrompre la continuité. Les coursives s’allongeaient sous une lumière changeante, les portes demeuraient closes, les vitres recevaient un instant l’éclat du ciel avant de redevenir sombres, et parfois le vent, trouvant l’ouverture d’un passage, s’y engouffrait, faisait trembler une ferrure ou soulevait le bord d’une bâche, puis s’éloignait en laissant derrière lui le même silence qu’auparavant.
L’absence elle-même commençait alors à devenir perceptible, ce qui est une chose assez singulière puisque, pour reconnaître qu’une voix manque, il faut déjà en avoir attendu une ; pour trouver une coursive déserte, il faut que quelque chose en nous ait silencieusement prévu qu’une silhouette pourrait y paraître, et peut-être le vide n’est-il jamais entièrement vide dès lors qu’une attente lui donne la forme de ce qui pourrait le remplir. Ainsi ces portes closes, ces fauteuils immobiles, ces passages sans pas ne témoignaient-ils pas seulement de l’absence. Ils dessinaient autour d’elle les contours de présences possibles, comme certaines régions du cerveau continuent un instant d’attendre le signal qui ne vient plus et donnent par cette attente même une forme presque sensible à ce qui manque.
Peut-être était-ce également pour cela que les choses prenaient peu à peu une précision inhabituelle. Lorsqu’aucun visage ne venait réclamer l’attention, celle-ci pouvait tomber ailleurs, s’attarder sur ce que le passage d’un corps aurait immédiatement relégué à l’arrière-plan, et le monde semblait alors se rapprocher par détails : la courbe d’une corde assombrie par la pluie, la blancheur d’une bouée contre le bastingage, l’ombre légèrement différente sous le pli d’une bâche, l’écume courant quelques secondes à hauteur du regard avant d’être aspirée vers l’arrière.
Aucun de ces objets n’était important.
C’était peut-être précisément pour cette raison qu’ils pouvaient le devenir.
Car l’attention ne se contente pas toujours d’aller là où quelque chose a déjà reçu un sens. Elle peut précéder le sens, retenir sans savoir pourquoi, donner à un fragment du monde une netteté disproportionnée, puis laisser longtemps ce fragment sans explication jusqu’à ce qu’un autre vienne un jour le rejoindre. Le cerveau possède cette immense réserve de rapprochements possibles où une chose vue sans importance peut demeurer silencieuse des heures, des années parfois, avant de devenir soudain la pièce dont une figure inconnue avait besoin pour apparaître ; et le regard, lorsqu’il se posait ainsi sur les objets du paquebot, semblait moins les inventorier que les recueillir.
Il ne dessinait pas encore… Mais peut-être quelque chose commençait-il déjà à faire ce que fait un dessin avant même le premier trait… choisir dans l’inépuisable continuité du visible ce qui, pour une raison encore inconnue, ne devait pas tout à fait disparaître avec le reste.



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